Professeur

Publié le 7 Février 2011

Professeur,

 

Ce titre vous ne l'avez pas eu. Pourtant vous l'auriez mérité. Vous êtiez chef aux urgences alors que je n'étais qu'externe, petite chose débutant à l'hôpital.

 

Je ne sais pas comment sont les services d'urgence d'ailleurs. Mais ici c'était dur. Etre lâchée dans un bain de plaies, de souffrances physiques, de blessures d'âmes... sans y avoir été confrontée auparavant, c'était brutal.

Externe c'est apprendre un métier. C'est en théorie voir les patients, questionner, examiner, rapporter à l'interne ou au chef (quand il y en a un), réfléchir avec lui, apprendre, être orienté et aidé. Dans la pratique, on voyait les patients puis on anticipait : préparer le bon de radio, suturer, plâtrer, brancarder, ranger les papiers, gérer le patient, sa famille... sans formation initiale. Petites missions, gros travail.

L'ambiance n'était pas bonne, les infirmières débordées, les ASH souvent en pause, les chefs transparents, les internes stressés... Tout pour que la formation ne soit pas optimale.

 

Ma première suture a eu lieu avant le cours. J'ai toujours pensé avoir de la chance d'être plutôt douée de mes dix doigts, ça m'a beaucoup aidée. L'interne m'a montré, il m'a dit "c'est facile, tu fais ça ça ça et ça" Hop hop. Anesthésie. Suture. Le tout bouclé très rapidement, devant mes yeux ébahis. J'avais beau être allée aux dissections et avoir suturé, ça ne ressemblait pas du tout.

La suivante était pour moi. Personne à côté de moi pour m'aiguiller (c'est le cas de le dire), personne pour me dire si ce que je faisais était correct. A un moment, il a passé la tête par la porte, j'ai eu un peu d'espoir. Il a juste dit "pas encore fini?" et est reparti. Je suais à grosses gouttes. J'ai plutôt bien refermé. La plaie était rectiligne, c'était plus facile. Mais quand même, dans ma tête le doute.

Il y a eu le cours, nous avons suturé des compresses. C'est très différent de la peau!

 

Quelques jours plus tard, j'allais suturer et vous êtes arrivé.

Vous êtiez déjà âgé. Votre regard était bon. Je savais que vous êtiez le chez de service. Respect mêlé de crainte.

Vous avez mis des gants. Vous m'avez regardée faire, vous m'avez re-montré ce que la compresse ne permettait pas d'essayer. Vous m'avez appris à piquer dans la plaie pour anesthésier "puisque c'est déjà ouvert, pourquoi piquer à côté?" J'ai enfin fait des noeuds corrects.

Je vous ai remercié. "C'est normal" m'avez-vous répondu.

A d'autres reprises vous m'avez appris des petits actes de chirurgie dans les règles de l'art.

Depuis, mes sutures ont toujours été nickel. Même les plus difficiles.

 

Un autre jour, j'ai donné un verre d'eau à une vieille dame démente qui trainait là depuis des heures. C'était l'hiver mais il faisait une chaleur étouffante dans ces urgences. Elle avait déjà passé un temps incroyable sur le sol de sa cuisine. Elle était assoiffée.

Sa fille est arrivée et a commencé à crier que c'était inadmissible, qu'on ne donnait pas à boire à quelqu'un qui avait le col du fémur cassé. Une aide-soignante très antipathique a été attirée par les cris. Elle a appuyé la fille et a confisqué le verre d'eau. J'étais choquée. La grand-mère avait toujours soif.

Dans le bureau médical, vous m'avez demandé ce qu'il s'était passé. Je vous ai raconté, je croyais me faire copieusement enguirlandée, une fois de plus. Vous m'avez juste dit "Certains n'ont aucune humanité".

 

Une autre fois encore, vous m'avez attrapée dans le couloir pour me parler d'une vieille dame que j'avais vue et qui était repartie chez elle avec une fracture. J'étais catastrophée. Vous m'avez expliqué que j'étais en formation, que la seule chose que vous souhaitiez était que je ne l'oublie jamais et que je ne laisse plus repartir quelqu'un que je ne n'avais pas fait marcher. Pour vous, le responsable était celui qui devait m'encadrer ce jour-là et pas moi.

Je n'ai jamais laissé repartir quelqu'un qui ne pouvait pas marcher. Par la suite, je me suis battue avec des co-internes (chirurgiens) de garde pour que ça n'arrive pas.

 

Quand j'ai passé ma thèse, j'ai cherché à vous contacter. Je n'ai pas réussi. J'aurais voulu vous remercier.

Vous êtes quelqu'un de bien.

Vou êtiez humain avec les patients et avec tous les membres du service.

Vous avez influencé ma façon de voir la médecine et vous influencez encore aujourd'hui mon exercice.

 

J'ai toujours trouvé les titres pompeux, surtout que lorsqu'on ne les utilise pas, la personne concernée souligne son titre mais à vous je le dis avec respect : merci, Professeur.

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Zouk 12/02/2011 23:40


Quelle bonne école finalement grâce à lui !
Vous n'avez pas essayé de le recontacter depuis ?


Fluorette 14/02/2011 08:33



j'ai cherché mais impossible



Babeth 07/02/2011 20:18


J'espère que ce professeur tombera sur ce blog et se reconnaîtra. C'est un très bel hommage à un très bon monsieur.