Et pourquoi tu ne t'installes pas?

Publié le 22 Décembre 2011

 

Aujourd'hui je voulais poster un vieux truc, écrit il y a longtemps. Et puis ce matin, je suis simplement allée chercher le chèque de mon dernier remplacement et on m'a proposé une installation.

Ca me permet de répondre à cette question qu'on m'a déjà tellement posé : et pourquoi tu ne t'installes pas?

C'est dommage, j'avais écrit une réponse à cette question à un maire qui ne comprenait pas que sa petite ville perde ses médecins petit à petit. J'ai perdu ce courrier. Mon avis sur les problèmes posés par le remplacement et l'installation n'a pas changé. 

Je suis médecin généraliste. Je remplace depuis 4 ans. J'aime ce métier. J'aime les patients. Ce n'était pas ce à quoi je m'étais destinée en rentrant en fac de médecine, mais c'est ce que j'ai choisi, par conviction. Et je ne regrette que rarement ce choix.

J'ai été membre d'un syndicat d'internes puis d'un syndicat de médecins remplaçants parce que je crois en ce boulot. Je crois en son utilité. Je pense qu'un bon système de santé repose sur un bon réseau de généralistes.

Dans l'Eure, la pénurie se faisait sentir fortement. Je remplaçais un médecin bientôt à la retraite et ses patients me demandaient sans cesse si j'allais reprendre le cabinet. Si je disais que non, parfois ils s'énervaient et pouvaient devenir très agressifs : « c'est un scandale, pas un seul jeune médecin pour venir ici, pourtant on est gentil, on devrait les obliger ». Je les comprends. Même si je ne pense pas que la coercition soit une solution.

 

Remplacer régulièrement dans les mêmes cabinets, c'est intéressant. On a les avantages sans les inconvénients. Jaddo l'a très bien expliqué, je ne reviendrai pas là-dessus.

Remplacer c'est utile. Pour celui que l'on remplace. Pour qu'un généraliste tienne la distance, comme il n'est qu'un demi-dieu être humain, il a besoin de vacances et il a besoin d'un remplaçant.

Remplacer c'est apprendre. C'est avoir le temps pendant les périodes de pause d'ouvrir des bouquins, de chercher sur le net.

Remplacer c'est comparer les pratiques des autres et voir de quoi on est le plus proche, de savoir de quelle façon on veut travailler.

 

Après en avoir discuté avec d'autres, l'installation c'est une sacrée contrainte, c'est gérer tous les problèmes soi-même et c'est s'enchaîner :

  • Il y a beaucoup de médecins généralistes femmes. Certaines ont envie d'avoir des enfants et ne souhaitent pas bosser tous les jours, soirs et week-ends sans les voir. Certaines ont un conjoint qui souhaite travailler sans faire des heures de route tous les jours. Ce conjoint risque aussi d'être muté, or s'installer c'est s'engager sur la durée et ça peut poser problème.

  • Je pense que les jeunes n'ont aucune envie de s'installer tout seul. Un de mes remplacés avait essayé de se regrouper avec les confrères des autres villages environnants afin de trouver plus facilement un successeur. Ses confrères ont refusé (je les ai trouvés bien bêtes, ils se plaignaient déjà du surcroit de travail et allaient être un de moins). Il n'a pas trouvé de successeur. Travailler seul dans ce métier c'est dur. Ca fait du bien de pouvoir demander un avis, d'être soutenu en cas de coup dur, de pouvoir s'absenter en cas de problème. Travailler à plusieurs permet aussi d'avoir une secrétaire sur place.

  • S'installer dans une zone très rurale où les écoles, la banque, la poste... sont loin est un frein. Quand on travaille déjà beaucoup, devoir faire des kilomètres pour accéder aux services « de base » est une corvée supplémentaire.

 

Si vous m'aviez posé la question il y a 2 ans, j'aurais répondu que ma situation me convenait telle qu'elle était. Je remplaçais dans des cabinets dans lesquels je me sentais bien. Je n'avais pas les inconvénients : paperasseries, gestion des locaux, gestion financière, secrétaire, femme de ménage...

 

Depuis j'ai déménagé. Depuis un an, j'ai beaucoup de mal à trouver des remplacements. Pourtant j'accepte tout ce qu'on me propose. Et je vais tout faire pour que le site disponible dans d'autres régions le soit aussi ici.

Quand j'en trouve un, les consultations sont souvent sans rendez-vous, ce que je supporte difficilement. Je n'aime pas ouvrir la porte de la salle et y voir tous ces gens entassés, tous enfoncés dans leur manteau (mais enlevez-les, il fait chaud) qui me regardent d'un œil noir ou qui soupirent en levant leur manche pour que je vois bien leur montre (même si parfois ils ont oublié de la mettre, là c'est risible).

J'ai même fait du SOS Médecins. Mais ça va totalement à l'inverse de la médecine en laquelle je crois.

Certains des médecins que j'ai remplacés peinent à me donner le chèque (Note pour eux : c'est hyper mesquin de me dire qu'il manquait 1,2 euro dans l'enveloppe alors que je suis sure du contraire, que j'ai compté 4 fois et que l'enveloppe était parfaitement hermétique).

Certains disent du mal de mes prescriptions quand je quitte le cabinet (Note pour eux : la famille de mon mari est immense et tout me revient aux oreilles! Deuxième note pour eux : les antibiotiques c'est pas automatique!)

 

Au milieu de ça, un groupe de médecins m'a un jour téléphoné. Depuis, c'est le cabinet où je préfère travailler. Ils ne cherchent pas à m'arnaquer, au contraire. Ils sont très contents parce que les patients m'aiment bien (pas tous, évidemment, je dis souvent non). Eux ne disent pas de mal de moi dans mon dos.

Tout n'y est pas comme je le voudrais bien sûr. Mais :

  • ce n'est pas loin de chez moi ni de mon futur chez moi (faut dire qu'on achète à 700 mètres de notre actuel chez-nous),

  • la secrétaire est compétente et sympa (dans cet ordre, j'ai déjà eu des secrétaires sympas mais très mauvaises au niveau professionnel)

  • les consultations sont sur rendez-vous (ce qui ici n'est pas la norme)

  • je peux prendre mon temps pour les visites : pour écouter les personnes âgées me raconter qu'elles étaient allemandes et qu'elles ne parlent pas bien le français, pour me perdre (Note pour les mairies : la numérotation des maisons dans les rues alsaciennes n'a aucune logique, réfléchissez un peu)

  • les locaux sont neufs, c'est plus agréable. Vous avez déjà bossé dans un cabinet où il y a de la moquette sur les murs? Quand Bob, 3 ans, vomit de colère et en projette partout plein la moquette, je m'aperçois qu'il n'y a pas de nettoyant moquette (donc c'est sale depuis quand?)

  • il y a une salle de pause avec un micro-ondes et un canapé. C'est royal. Je me rappelle avec nostalgie les nombreux repas froids pris sur un coin de bureau.

  • l'emploi du temps actuel me permet de bosser 4 jours par semaine. Je veux bien faire de grosses journées, mais j'ai besoin d'une pause en milieu de semaine, et j'aime croire que si je vois mon mari le week-end, entre nous ça pourra durer. Ca me permet de progresser dans ma deuxième carrière de DJ (à DJ Hero2 hein, je ne suis pas une déesse de la nuit)

  • au total il y a 3 médecins et un groupe paramédical dans l'autre aile, et j'aime discuter avec mes collègues en me goinfrant mangeant des bredele ou du chocolat avec un thé. Nos pratiques sont différentes mais c'est enrichissant.

 

Remplacer n'a pas que des avantages. Il faut aussi toujours s'adapter à de nouvelles façons de travailler, se couler dans le moule du médecin qu'on remplace tout en restant soi-même et fidèle à ses convictions. Remplacer c'est entendre « Ah c'est vous? Mais peut-être que vous pourrez quand même remplir ce papier - mettre un traitement de cheval pour mon rhume - m'expliquer ceci? ». Remplacer c'est savoir que certains vont revenir la semaine suivante pour être surs que vous n'avez pas dit n'importe quoi.

 

Depuis décembre, j'ai ma thèse. Je n'ai plus cette excuse pour ne pas m'installer. Ca évitait de se poser la question.

 

Quand ce matin, je suis allée chercher mon chèque, le médecin m'a expliqué qu'il était malade, m'a fait le calcul de son espérance de vie. Il lui reste normalement quelques années avant sa retraite, mais il ne veut pas mourir avant d'y arriver. Il voulait savoir si je serais intéressée. Et je le serais. Il m'en avait déjà parlé pour dans 3 ans, l'échéance est tout simplement plus proche.

 

J'ai envie d'avoir mes patients à moi, éduqués par moi, gentils, qui se déshabillent sans ronchonner, qui déshabillent leur bébé en entier et pas seulement qui lèvent le body.

J'ai envie d'avoir une déco à moi et pas les photos des enfants de celui que je remplace.

J'ai envie d'organiser mon temps de travail comme je le souhaite.

J'ai envie de ne plus angoisser parce que je ne trouve pas de remplacement, parce qu'il n'y a aucun système de mise en relation des remplaçants-remplacés.

J'ai envie d'avoir une trésorerie stable.

J'ai envie d'être vraiment mon propre patron.

 

Mais je dois réfléchir. Suis-je prête à me coltiner toutes les paperasseries? Suis-je prête à supporter le collègue dont la façon de bosser me donne des boutons? Suis-je prête à prendre un prêt pour les locaux?

J'ai encore en tête le rêve de partir ailleurs. Loin. Est-ce que je l'idéalise? Est-ce que c'est une envie de fuir?

Suis-je vraiment prête à m'installer? A cet endroit?

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Marine 17/11/2011 10:40


Cet article a presque 1 an ... je suppose que maintenant tu te sens prête . Je suis certaine que tu te plairas dans ton cabinet ... même si tu aurais préféré de l'eau de pluie plein les gouttières
de celui-ci que de la neige sur le toit !


Medidaphne 01/02/2011 10:46


Bonjour,
je comprends parfaitement vos interrogations. Comme vous, j'ai remplaçé pendant pas mal de temps, et puis un jour, j'ai dit...et si je m'installais ? c'était comme ça, j'étais prête ! Comme pour un
bébé, en fait...on se dit 'un jour, peut-être' et puis un jour, on sait qu'on est prête. Les interrogations ne s'arrêtent pas, mais elle deviennent motrices et contrstructives, au lieu d'être
inhibitrice. Comme Guillaume, cela m'a apporté de la sérénite. Mais contrairement à lui, j'ai fait le choix de succéder à un praticien en place depuis longtemps, cela m'a semble plus facile, moins
"face Nord" et je ne regrette rien. Je suis d'ailleurs dans une maison médicale, cela me rassure aussi, et j'aime comme vous le côté échange !
La paperasserie, oui, ça existe, mais comme pour tous les créateurs d'entreprise (et il ne faut pas se tromper, c'est bien ce que nous sommes), bref, les autres s'en sont sortis, pourquoi pas moi ?
Il faut aussi dédramatiser et savoir se lancer.
D'ailleurs, un site m'a bien aidé, car bcp de conseils pratiques super adaptés pour nous : http://www.solutionsmedicales.fr/s-installer-en-liberal
d'ailleurs, j'y trouvais aussi pas mal de rempla avant de m'installer (les annonces pour trouver des rempla sont gratuites...), en attendant que "le site" que vous évoquez soit opérationnel
:o)).Celui là présente l'avantage d'avoir pas mal de contenu bien ciblé...bref, je m'égare :
Installez-vous qd vous serez prête, c'est une grande et belle aventure, et on ne s'installe plus forcément pour 40 ans..et puis depuis peu, je fais qques jours de salariat par moi, l'exercice
mixte, c'est le pied !
Merci de votre partage, continuez à tenir ce blog, il est très sympa !


Fluorette 01/02/2011 13:01



Merci pour le lien. Et l'histoire. J'aime beaucoup la comparaison avec un enfant. C'est le même questionnement, c'est un engagement, c'est un changement de vie.


Merci



Guillaume 25/01/2011 11:08


Je vais m'y remettre... inch'allah


Guillaume 24/01/2011 21:35


Bonsoir,
Beau blog, beaux textes, merci de ces moments partagés.
Petite expérience personnelle, après 2 ans de remplas, dont de très réguliers (une quasi collaboration, en fait, qui a été très difficile à quitter), je suis installé depuis 3 ans maintenant. Je
l'ai joué kamikaze et j'ai directement créé le cabinet, de rien. Et je n'ai aucun, mais aucun regret, pour toutes les raisons dont tu parles : je travaille (beaucoup, mais c'est un choix) sur un
rythme que j'ai pu choisir, moitié sans rv, moitié sur rv , dans ma déco, dans un lieu que j'aime, j'ai choisi mon logiciel, ma manière d'organiser mes dossiers, le matériel dont je peux avoir
besoin, mes orientations de travail (20% des patients vus ont moins de 6 ans, de la gynéco, de la gériatrie, des jeunes, des moins jeunes... de la médecine de famille, en fait)... Les charges, je
les trouve compensées par le fait que je gagne 100% de ce que les patients me donnent, et non plus 70%, les tracas administratifs, la sécu... bon ben je fais avec, c'est pas la mort non plus...
Bref, ça a changé mon quotidien et apporté de la sérénité.
Bon courage !!


Fluorette 25/01/2011 08:53



Merci de ton expérience. Je lisais déjà ton blog, quand tu écrivais 


C'est ce vers quoi je tend : la sérénité. L'installation pourrait m'en apporter



devis mutuelle santé 24/01/2011 08:49


super :)