Pour celui qui est parti

Publié le 6 Juillet 2011

C'est un jour de repos comme un autre. Avec une liste de trucs à faire beaucoup trop longue pour pouvoir tous les faire. C'est une journée d'été chaude, lourde, pesante où la moindre action est difficile. Une journée où fixer des plafonniers fait dégouliner la sueur dans le dos. Une journée où les sols sèchent vite, il n'y a pas que des inconvénients. Une journée où rien que regarder Vanille courir partout me fatigue. Une journée où je reçois les enceintes tant attendues abimées, ça rajoute 20 minutes de téléphone pour négocier leur retour. La liste ne diminue pas. Une journée où en perçant des trous, je réfléchis à un nouveau post. Une journée où je prends le temps entre deux de twitter et de lire des articles médicaux.

Et le choc, au milieu de la masse, cette information : un interne de 28 ans du CHU de Rouen s'est défenestré au sortir d'une garde aux urgences. 

Le malaise. 


Je t'ai peut-être un jour croisé, il est possible que tu aies été mon externe, que nous ayons bossé, mangé, ri ensemble. Nous nous sommes peut-être croisés aux urgences ou en soirée. Peut-être pas. Nous avons probablement pris le même métro. Nous avons étudié dans la même ville, habité un même quartier, travaillé dans les mêmes urgences. 

Les pourquois. On se jette du onzième étage quand on ne veut vraiment pas se rater. Ce n'est pas un appel au secours, c'est un vrai désir d'en finir. Pourquoi as-tu voulu en finir?

La nausée.

 Bien sûr, je ne connais pas ta vie privée. On pourra toujours me dire que rien ne prouve que ton suicide soit lié au travail. Et il n'y a probablement pas que ça, un problème en plus quoi. Mais je les connais ces urgences. J'ai un paquet de moments difficiles en mémoire. Ces infirmières qui partaient prendre leur pause la nuit quand un patient se tordait de douleur sur un lit en me disant "tu n'as qu'à le perfuser toi même si tu crois qu'il a vraiment mal". Ces chefs absents que je retrouvais planqués dans un bureau à boire des cafés et qu'il ne fallait surtout pas déranger la nuit. Ces chefs incompétents qui bilantaient et hospitalisaient tout pour se couvrir. Ces co-internes chirurgiens qui nous prenaient, nous pauvres internes de médecine générale, pour des incapables et des larbins. Ces spécialistes qui refusaient de se déplacer ou de faire un examen. Ces patients qui nous hurlaient dessus parce que c'était inadmissible qu'une vraie urgence passe devant eux qui venaient pour une rhino qui allait les tuer. Ces annonces douloureuses à des patients et des familles. Ce stress de voir toujours des gens rentrer, sans fin. Ces sollicitations sans fin. Cette difficulté à trouver 2 minutes pour aller faire pipi. Cette impossibilité de manger à des heures normales, les douleurs d'estomac, les petites mouches devant les yeux. Cette menace à l'arme blanche. Ces gardes à voir arriver la quatrième équipe infirmière qui signifie que c'est bientôt enfin fini et qu'on va pouvoir revoir le soleil.

Les bons moments malgré tout. Ces petites choses qui permettaient de tenir. Les vrais confrères, les bons, ceux sur qui on peut compter, qui prenaient le temps d'expliquer et de nous former, peu nombreux et ayant tendance à fuir dans des hôpitaux périphériques. Cet infirmier plus que compétent avec qui j'aimais travailler et qui m'a fait un clin d'oeil un jour où je me faisais littéralement détruire par une chef. Ce patient avec une rupture laryngée qui s'excusait d'être là en chuchotant. Celui dont le pied avait été broyé mais qui n'osait pas réclamer d'antalgiques au milieu du bordel. Ces externes qui avaient beaucoup de bonne volonté. Le pain au chocolat de la fin de garde. Tous ces petits rayons de soleil au milieu de l'enfer. Ces rayons qui ne t'ont pas suffi.

Malgré tout, j'aimais travailler là-bas. Urgentiste est un boulot qui m'aurait plu. Mais pas comme ça. Pas là-bas. Pas avec ces gens-là.

Médecin est un beau métier. Mais entendre et voir la souffrance des autres, supporter les reproches variés (attente, manque de personnels...) ou les menaces, travailler dans une ambiance pourrie, c'est difficile. Tu as choisi la mort. Un peu extrême, tu ne trouves pas?

On ne parle pas de toi à la radio. Tu es moins important que celui qu'on soupçonne d'avoir profité de femmes qui n'étaient pas consentantes.

L'indignation.

Cela fait bien longtemps que ce sujet devrait être important et public. Il n'y a pas plus d'urgence aujourd'hui que la semaine dernière (en 2007, déjà!). Toutes les spécialités sont concernées. Le burn-out guette ceux qui travaillent trop et s'impliquent trop émotionnellement et physiquement. Le suicide des médecins est un problème connu mais on en entend peu parler. Les chiffres sont éloquents. Parce qu'un médecin n'a pas le droit de se plaindre. Il a "La Vocation". Il est riche, il est favorisé, il a forcément une famille. Il devrait être comblé, pourquoi se suiciderait-il? Et tant qu'on n'en parle pas, le problème n'existe pas. Je ne pense pas que les communiqués du jour changeront quoi que ce soit. La médecine est à refondre. Il faut arrêter de diaboliser les médecins. Il faut écouter ce que les jeunes médecins ont à dire, pourquoi ils ne veulent pas s'installer, pourquoi ils fuient l'hôpital public. Il faut écouter les vieux expliquer pourquoi ils dévissent leurs plaques, pourquoi il boulottent des antidépresseurs, pourquoi ils picolent. Il faut redonner un statut à notre profession. Il faut retrouver un respect mutuel médecin-patient.




Aujourd'hui, je pense à toi. J'ai du mal à comprendre. Je suis triste que tu en sois arrivé là. Même si ça peut aider à faire bouger certaines choses, c'est dommage. Je te souhaite bon voyage. 

A ta famille, tes amis, tous ceux que ta mort a touché, j'adresse mes plus sincères condoléances.

 

 

Edit du 10/07/11 :  La médecine doit re-devenir humaniste.

 



Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Marietoune 13/07/2011 00:44


Cyssou, ton commentaire a eu raison de mon flegme...

Dans les moments de doute et de fatigue extrême, pensez à ces patients dans le cœur desquels vous resterez toujours, même s'ils vous ne le disent pas clairement.


cyssou 08/07/2011 19:30


parce que je suis medecin et de rouen
parce que moi aussi des gardes m'ont marquées au point de faire des crises d'angoisses et de penser a faire la meme chose que lui
parce que avant meme de connaitre son identité j'ai pleuré et encore plus après
parce que je l'ai croisé a la fac pendant 9 ans sans jamais prendre le temps de lui parlé
parce que son fils a l'age du mien et qu'il grandira sans son père
pour toutes ses choses j'aime votre article et j'aimerai que ce genre de reflexion fasse bouger les choses
que meme si on fait ce metier par vocation on en reste pas moins vulnerable et qu'aucun soutien psychologique nous est proposé

en tout cas merci pour ton article et un grand soutien pour sa famille


Fluorette 10/07/2011 10:04



C'est bien le problème : cette vocation ne nous rend pas moins vulnérable, comme tu le dis. Nos études rendent moins humains et moins aptes à demander de l'aide. Il y a beaucoup à changer.



Cédric 08/07/2011 15:37


Vous faites le plus beau et le plus utile métier du monde. C'est le papa d'un petit d'homme qui a fréquemment (trop) besoin des services de vos confrères qui vous le dit. Continuez. Et continuez
aussi de raconter ces anecdotes dans lesquelles on peut se retrouver facilement comme vous dites. Vous avez du talent pour ça.


Fluorette 09/07/2011 09:35



Merci. Prenez soin de votre petit d'homme 



Marie au pays des merveilles ..enfin presque 07/07/2011 22:02


Parce que les mots sont justes
Parce que ces mots me touchent
Parce que je fais aussi des gardes.
Parce que j'ai peur qu'il m'arrive la même chose
Parce que je n'aurais pas su les trouver les mots ...
Merci pour cet article ...


Fluorette 08/07/2011 13:46



J'ai du mal à répondre à ces commentaires.


Merci à ceux qui sont venus lire. J'aimerais croire que cela pourra éviter que cela ne se reproduise mais je ne rêve pas. Jusqu'à quand?



Zigmund 07/07/2011 00:27


un suicide particulièrement celui d'un confrère désole doublement et pose question.
Votre descrption de ce qui pousse un médecin urgentiste à vouloir en finir est extrèmement juste et ignorée du public.
les services d'urgence des hopitaux sont en permanence pleins de tout venant : de la bobologie jusqu'à l'extrème urgence du fait du manque de médecins.
la seule chose que nous pouvons est d'en parler et de passer l'information jusqu'à ce qu'elle pose reellement question dans l'opinion publique...
j'ai du mal à écrire plus tant cette nouvelle m'attriste.