Papa
Publié le 16 Juillet 2012
Longtemps, j'ai détesté mon père.
Longtemps, je nous ai crus différents.
Longtemps, j'ai cru que s'il disparaissait j'en serais contente parce que plus personne n'exigerait de moi ce dont je ne me sentais pas capable.
Longtemps, je me suis trompée.
Lourdement.
Le 12 juillet, je lisais les mots de quelqu'un qui relatait les circonstances dans lesquelles il avait perdu son papa. Je répondais que je n'imaginais pas perdre le mien. Au même moment, ce dernier était justement hospitalisé depuis plus de 24 heures... et je ne le savais pas.
Entre nous, ça n'a pas très bien commencé. Le jour de ma naissance, il m'attendait pour
faire le bain. Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Déjà, il a attendu longtemps. Pis un bébé qui nait tout bleu tout mort ne va pas directement dans les bras de son papa. D'abord on fait en
sorte qu'il redevienne rose. Alors le papa qui attend, il passe au second plan.
La suite n'a été qu'une grande liste d'incompréhensions.
Je suis toute petite, j'ai mal aux mains à force de tirer des câbles électriques. Des si petites mains et de si gros câbles. Parfois je déroule et je pousse les câbles dans le mur. Je ne vais pas assez vite. Mais qui d'autre pourrait l'aider? Il faut bien que tout ça avance.
Je suis à l'école primaire, je n'ai pas cours le samedi. C'est le jour que je déteste le plus. Le jour où il va tenter de rattraper son absence de la semaine. Le jour où je sais qu'il va falloir jouer du piano. Le jour où il va crier parce que je n'ai rien fichu depuis le samedi précédent, ce qui ne me motive aucunement pour la semaine suivante. Le jour aussi où il va vérifier mes cahiers et constater que j'ai imité la signature de maman pour une remarque sur mes bavardages, puis il va voir l'instituteur pour que je sois punie à la maison et à l'école. Double peine.
Vacances de Pâques à la mer. Il pleut, ça ne s'arrête plus. On décore des oeufs. Mon papa en peint un puis modèle une tête en pâte à modeler au bout d'un long cou.
Ce vautour ressemble à s'y méprendre à ceux de Lucky Luke, je suis subjuguée.
Je rentre de l'école. Mon bulletin contient beaucoup de 8 et 9. Il me dit qu'il ne faut pas se reposer et avoir de meilleures notes. Je fais des efforts. Mais j'ai du mal à ne pas parler en classe, beaucoup de mal. Par la suite, au collège, j'ai fini au fond de la classe, j'ai fourni le minimum d'efforts. Evidemment, les notes étaient beaucoup moins bonnes.
Vacances à Concarneau. Nous passons l'après-midi tous les deux. Ce jour-là, il est prêt à tout m'offrir. Je mettrai du temps à comprendre qu'il compense le temps que nous ne passons habituellement pas ensemble.
Week-end d'adolescence. Je suis vautrée sur le canapé à regarder des débilités. Il me fait des réflexions sur le fait qu'on ne regarde pas la télé dans cette position. Et qu'on ne prend pas de bain le dimanche soir, ça ramollit pour la semaine. Drôles d'idées. Lui me donne l'impression de ne jamais se relâcher.
Préparatifs de départ en vacances. Il me montre, à moi, la cachette créée dans le meuble qu'il a fabriqué pour cacher les clés de voiture et papiers importants parce qu' "on ne sait jamais".
Un soir, je me dispute violemment avec ma mère. Je trouve injuste qu'à moi, on ne laisse jamais rien passer. J'en ai marre. Je dis que puisque c'est comme ça, je pars. Je claque la porte et je pars dans la nuit. Je me réfugie quelques centaines de mètres plus loin en m'asseyant sur un rebord de fenêtre condamnée. Je ne pleure pas mais je suis très énervée. A ma grande surprise, c'est lui qui vient. Il s'assoit à côté de moi. J'attends. Il finit par me regarder dans les yeux et me dit "allez viens". Je viens.
Je suis en médecine. Il parle de moi avec une patate dans la bouche "ma fille, qui fait médecine". Il me gêne. J'apprend par la suite qu'il aurait bien aimé être médecin, mais qu'il n'a pas choisi.
Il est arrivé avant nous chez Hélène. Il a les yeux rouges. Je lui dis que non, il ne conduira pas jusqu'à l'église dans cet état. Il s'énerve, me dit que je pleure aussi. Et finalement il abdique, c'est moi qui les emmène à l'enterrement. Il est malheureux d'avoir perdu sa maman.
Samedi après-midi. Je le cherche, je ne sais plus pourquoi. Il n'est nulle part. C'est la deuxième fois que je vais voir dans sa chambre et cette fois, je vois des
pieds qui dépassent de derrière le lit. J'ai des palpitations. Je crie "papa" et je me précipite. Et là, ses yeux sont grands ouverts, il mets son doigt sur ses lèvres et me dit "chut, ne dis pas
où je suis". Il se cache, il veut continuer tranquillement ses mots fléchés...
Il m'appelle souvent parce que sa secrétaire a de la fièvre, elle ou son fils, ou autre chose... Je finis par lui dire qu'ils n'ont qu'à voir avec leur médecin.
Il m'énerve, je l'énerve. On crie. Je ne sais même plus pourquoi. Je lui dis que de toute façon il n'est qu'un gros con. Il rougit, de la fumée sort par ses oreilles, il hurle "on ne parle pas comme ça à son père". Je crie "si, quand c'est vrai". On se regarde, je pense qu'on a les poings serrés. La fumée finit par s'estomper. Ca se calme.
On s'appelle. Il me parle du GulfStream, de mes frères, des nuages de microparticules, des changements climatiques, du boulot, de sa secrétaire, du temps qu'il fait et du temps qu'il fera, de nos vacances passées, de mes frères, encore...
Je n'habite plus la maison. Un jour qu'il a fini de refaire toute l'électricité du garage, il m'explique les systèmes de coupure automatique en cas d'urgence si blessure sur une des machines. Il me montre le tableau électrique en m'expliquant tout. "Au cas où, il faut que quelqu'un sache". J'ai pourtant deux frères.
Je parle de lui à mon psy. Je m'écoute raconter combien il est exigeant, combien il s'est enfermé dans des principes, combien il est perfectionniste, comme la façade est rude avec des larmes qui jamais ne réussissent à sortir... et j'ai l'impression de me décrire.
Il m'offre une maquette de bateau. Je lui offre un livre de photos d'insectes. Je lui envoie une photo d'une cétoine dorée sur une fleur blanche, il m'en envoie une
posée sur une souche.
Mes parents sont en vacances chez nous. On va à la piscine. Après 40 minutes de route, mon père sort son sac à dos de la voiture et s'aperçoit qu'il est vide. "Puisque c'est comme ça je vous attends dehors". Je réponds du tac-au-tac : "Ah non, puisque c'est comme ça t'achètes un maillot et t'arrêtes tout de suite de faire du cinéma". Ma mère s'est permis d'ajouter "de toute façon tu dois en acheter un". Il ronchonne un peu et finalement nous allons tous les 4 à la piscine. Sale gosse.
Terrasse du mobil-home. MrPoilu et papa font blague sur blague. Leur préférée : répondre "t'es de la police?" à toute question même "t'as faim?". Ils rigolent comme des baleines.
Il n'est pas quelqu'un de facile, il a été élevé durement, il est exigeant vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de lui-même. Je ne me souviens pas l'avoir entendu me dire un jour qu'il m'aime. Mais il est celui qui m'a appris à prendre le temps de regarder les tétards devenir des grenouilles. Il m'a emmenée dans des champs observer les iris sauvages. Il m'a coupé des bâtons pour marcher. Nous avons construit des nids à oiseaux ensemble. Nous avons couru à travers un champs dans lequel était un taureau puis nous avons marché sur un arbre pour traverser une rivière. Il m'a appris à ramasser des coques et à cueillir des crevettes en glissant mon épuisette sous l'algue. Il m'a montré comment retourner les cailloux pour voir ce qu'il se passe dessous, en prenant toujours soin de les reposer comme ils étaient. C'est grâce à lui qu'aujourd'hui, entre deux visites, il m'arrive de garer la voiture sur le bord du chemin pour regarder les oiseaux, ou les biches, les nuages et les champs.
Cabinet. J'appelle mon papa pour savoir comment il va. Je sais un peu hein, j'ai envoyé un espion ce matin pour avoir de vraies infos, un vrai regard de docteur, on m'a rassurée. Je ne l'entends pas bien, il parle mal et la sonorisation dans les toilettes n'est pas excellente, je ne comprends pas pourquoi il s'y cache. Je ne sais pas vraiment quoi lui dire mais je suis contente de lui parler. Lui me raconte qu'il aurait dû aller chez le coiffeur parce que là ses cheveux ne ressemblent à rien. Il constate que lui ne sonne jamais les infirmières. Alors que bon il y a quand même cette boule là, sous le menton. Il dit qu'elle travaillent beaucoup les filles, la nana qui fait le ménage elle n'arrête pas. Et d'ailleurs est-ce que je saurais comment il pourrait avoir du wi-fi parce qu'ils vont le garder encore un peu et il s'ennuie.
Aujourd'hui, je suis une petite fille qui a peur que son papa ait mal.
Aujourd'hui, je suis une petite fille qui culpabilise de ne pas pouvoir aller lui tenir compagnie.
Aujourd'hui, je suis une petite fille qui se rend compte que son papa est loin et qu'heureusement que cette fois-ci il sortira debout de l'hôpital.
Aujourd'hui, je suis une petite fille qui a peur de perdre son papa. Un jour. Et de ne pas être là.
PS : aujourd'hui mon papa va mieux.