Marta, 76 ans

Publié le 30 Août 2011

Le jour de mon arrivée, quand j'avais encore le sourire et de la motivation à revendre, j'ai trouvé au milieu des 1000 consignes pour l'ordinateur une liste des visites à faire pendant mon remplacement. C'est la ville, peu de visites, la liste était courte. Par la suite je me suis aperçue que ça tombait bien parce qu'avec les gigantesques plages de consultation libres, je n'aurais pas pu être partout et tout faire. Et surtout je n'aurais pas eu le temps de manger et ça c'est impossible.

11h50 j'ai réussi à voir tout le monde, la salle d'attente est vide, je ferme la fenêtre de la salle d'attente, j'attrape mon sac, je ferme une serrure, plus que 2.

C'est à ce moment que surgit un djeun's à casquette :

- Ouais m'dame, je viens pour un tampon

Le djeun's à casquette dit rarement bonjour. Sauf quand il espère un arrêt de travail.

- Là c'est fermé, il faudra revenir cet après-midi, les consultations finissaient à 11h, je pars en visite

Je ferme la deuxième serrure

- Ouais mais c'est juste un tampon quoi

- Non, ce n'est pas juste un tampon, ça nécessite de vous examiner donc il faudra revenir

- Oh mais moi je suis en bonne santé, je fais l'armée et pis le Dr Cernes il le fait d'habitude

- Ca ne change rien, c'est ma responsabilité que j'engage en signant votre licence. En plus là je ferme.

- Relou

Il part sans dire au revoir. Il retourne s'assoir sur le muret de l'autre côté de la rue avec les autres, il n'y en a qu'un qui n'a pas de casquette, bizarre. Ce serait lui le chef?

- Au revoir

Je ferme la dernière serrure, je vérifie qu'on ne m'a pas crevé un pneu comme on me l'avait promis il y a deux jours. Paroles, paroles, paroles. Je monte, j'allume le gps, j'attends qu'il nous situe et puis il m'emmène 500 mètres plus loin, ça valait bien le coup d'y aller en voiture.

La tour est immense. Pour une fois la porte d'entrée n'est pas cassée. Il faut trouver son nom parmi les centaines qui constellent le mur. Je sonne, ça s'ouvre. Il y a 12 étages, personne ne m'a répondu à l'interphone... Je me bénis d'avoir fouillé dans les dossiers informatiques et noté l'étage. Et encore plus d'avoir pensé à mettre le papier dans ma poche et non pas laissé dans la voiture comme souvent. Dixième. Ca m'oblige à prendre l'ascenceur. Jusqu'à 5 je monte à pied. Mais pour 10, je lutte contre ma claustrophobie. L'ascenseur sent l'urine, il y a des prospectus partout par terre. Il y a de jolis petits tags "radha suce" "kevin je téme". Ca distrait mon esprit. L'ascenseur s'arrête, plein de gamins sautent partout, je sors un pied, ce n'est pas le bon étage. Je remonte. 

Sur le palier, une porte est ouverte. Je frappe, pas de réponse. La télé braille à fond. Il faut se frayer un passage. Il y a des meubles partout. J'arrive dans ce qui devrait être le salon. Au fond devant la fenêtre, la télé. A gauche un canapé. Collé contre, des chaises contre lesquelles est collée une table puis un buffet. Pas d'espace entre les meubles. Marta se retourne et me tend la main. Elle n'est pas seule, il y a un homme qui a les yeux rivés sur la télé. A l'écran, ça saute dans tous les sens et ça crie beaucoup. Il se retourne, il me dit "elle ne parle pas français et vous?" "ah moi je ne parle pas allemand". C'est un bon début.

Elle me montre une chaise. Je m'assois. C'était un piège. Il y a bien un coussin mais il manque l'assise, mes fesses sont rentrées dans le cadre, je suis coincée. Ah non, ça va, je suis contente de ne pas avoir maigri cet été, c'est pratique le gras, c'est mobile. Elle parle. Il ne traduit que partiellement. Les voitures qui explosent ont l'air bien plus intéressantes. Je m'extrais de la chaise et j'examine Marta qui va bien. Je renouvelle les médicaments. Elle ne trouve pas sa carte vitale. Vu le bordel, ça ne m'étonne pas. Tant pis, je fais une feuille. Je vais me faire engueuler par le remplacé qui n'aime pas les feuilles de soin papier, enfin il exagère aussi : son lecteur de CV n'est pas portable, après les familles doivent passer au cabinet chercher les cartes. Ca complique un peu.

Je dis au revoir. Ils me tournent le dos, ils regardent la télé, ils ne me voient plus. J'atteins la sortie, je descend les escaliers. Ca pue presqu'autant que dans l'ascenseur. Je ne m'attarde pas sur les tags, pourtant c'est du haut niveau littéraire "cher débo tu sé que défoi on se chiquane mé je t'aime comeme et des foi tu ménerve". 

Bon je vais enfin pouvoir aller manger.

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Krim 29/09/2011 10:34


Bolosse


Docmam 05/09/2011 14:18


Médecin remplaçant également, je me retrouve tout à fait dans ce billet, adresse et étage griffonné sur un bout de papier, et quand j'y pense un numéro de téléphone pour les nombreuses fois où je
me perd...
Pour la télé, aucune sympathie, je me met devant et j'éteins.


Fluorette 06/09/2011 22:37



Ces bouts de papier qui se perdent si facilement


Pour la télé, parfois je fais pareil.



Marietoune 30/08/2011 23:37


Et alors le loulou, il est revenu pour son coup de tampon?


Fluorette 01/09/2011 19:49



Non Mais c'était à la fin du remplacement alors peut-être depuis



Valérie de haute Savoie 30/08/2011 21:32


Qui sait, peut être que ce médecin a fait des visites sans être réglé et qu'il a trouvé cela pour pouvoir se les faire payer ?
La description de l'immeuble me fait penser à certains de mes états des lieux.


Fluorette 01/09/2011 19:50



Les patients en ALD demandent souvent à ne pas régler. Il y a des difficultés de réglement avec les feuilles papier, du délai. Donc c'est vrai que c'est plus simple. Mais il pourrait investir
dans un lecteur portable.



Babydoc 30/08/2011 20:13


Belle retranscription de l'arrivée dans l'immeuble en visite... et je suis choquée de faire déplacer des patients pour récupéré leurs cartes, je ne comprend pas qu'un médecin puisse continuer à
faire ça!