Marie, 90 ans, suite

Publié le 15 Janvier 2012

 

Je suis en train d'expliquer à leur maman que ni l'enfant sage ni le monstre en face de moi n'ont besoin d'antibiotiques, qu'un peu de paracetamol et de lavages de nez suffiront bien quand le téléphone sonne.

- Bonjour Dr Kipik?

- Oui

- Je suis le Dr Choupette, je suis interne à l'hôpital de GrosseVille

Je pose ma main sur la souris et m'apprête à ouvrir un dossier pour répondre aux questions 

- Je vous appelle à propos de Marie.

Non, non, arrête, je sais déjà la suite, et je ne veux pas savoir.

- Je voulais vous informer de son décès.

- Oh merde

- Oui. Bon on lui avait mis de l'oxygène, on voulait...

Elle m'explique tout ce qu'ils avaient pour projet de lui faire. Je n'écoute plus. Je ne parle pas. La liste est longue, trop longue. Je sais qu'elle ne voulait pas tout ça. J'ai vraiment pensé qu'elle rentrerait dans quelques jours à la maison, que la vie reprendrait son cours et que quand ce serait vraiment l'heure, elle n'irait pas à l'hôpital. Je crois quand même avoir fait le bon choix, parce que souffrir d'une insuffisance respiratoire aigue et voir des bêtes imaginaires courir sur les murs c'était douloureux pour elle et que ça a été amélioré par l'oxygène. Mais quand même, merde quoi.

- Merci de m'avoir prévenue

J'ai les larmes aux yeux quand je raccroche. 

La maman me sourit et me dit "je crois que je sais de qui il s'agit". Ben oui, elles portent le même nom toutes les deux.

J'ai fini cette consultation difficilement. Et les suivantes aussi. 

Le soir, je suis rentrée à la maison, tard, j'ai garé la voiture, j'ai marché jusqu'à chez nos amis rejoindre mon Mr Poilu, les larmes ont coulé sur le chemin. J'ai ré-affiché un sourire puis j'ai sonné "bonsoir! bonne année!". 

La vie va continuer, il y aura d'autres Marie, toujours la même angoisse de ne pas faire le bon choix. C'est dur.


 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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gachepi 14/02/2012 11:04

j'appel cela le syndrome de "ma grand-mère";j'ai perdu ma grand mère d'une insuffisance respiratoire ,parce que mon père lui même médecin généraliste ne l'a pas envoyé aux urgences alors que son
état aggravé(je ne lui en veux pas) , depuis ma norme intime , c'est que des que j'ai une petite mamie qui va pas bien suite a un probléme infectieux je veux la sauver ,je l'envoie directe aux
urgences,et je n'arrive plus a faire autrement
c'est bete ,mais c'est comme cela
merci encore de nous faire revivre ce que l'on vit souvent et d"y mettre des mots avec talent

Fluorette 17/02/2012 14:26



Très bonne appellation de la chose



docles2A 17/01/2012 08:39

toujours trés durs ces moments là et trés difficiles à partager.Mais si l'interne a téléphoné , c'est peut être parce que Marie a pu lui dire ce qu'il fallait et qu'elle a été entendue.
allez bonne journée et bon courage, à+

Ook? Ook! 16/01/2012 13:06

Rester humain est le principal. Souffrir, avoir de l'empathie, de la sympathie (etym. : souffrir avec), c'est être humain.

C'est dur, mais restez-vous même. Vous êtes quelqu'un de bien.

Kat 15/01/2012 21:34

On est malheureusement toujours seul face à ce genre de situations, et on se demande longtemps si on a fait les bons choix. Nos doutes subsistent et on n'a personne à qui en parler. Il n'y avait
certainement pas d'autres choix possibles, mais c'est toujours dur.
Une généraliste installée seule et qui te comprends.

Malgven 15/01/2012 20:12

Si la souffrance a pu être atténuée... (même si elle aurait voulu mourir chez elle.)