Partager l'article ! Marie, 90 ans: Marie, je suis désolée. La situation n'est plus tenable. J'espère que vous ne m'en voudrez pas et que nous continuerons de trav ...
Marie, je suis désolée. La situation n'est plus tenable. J'espère que vous ne m'en voudrez pas et que nous continuerons de travailler ensemble. Nous avons tenu cinq jours. Pour moi, cinq jours à avoir peur qu'on m'appelle le matin pour me dire que vous seriez au plus mal ou pire. Pour vous, cinq jours de plus à domicile. Pas assez, à vos yeux.
La première fois que je suis venue, j'ai bien compris que vous ne vouliez plus aller à l'hôpital, parce que la dernière fois sept semaines c'était beaucoup trop long. Vous m'avez interrogée pour savoir si je pouvais vous guérir à la maison. Vous vous fichiez bien de la réponse. De toute façon, vous ne vouliez pas partir.
Pourtant l'alarme a sonné dans ma tête à peine je vous ai vue parler. J'aurais bien aimé vous hospitaliser. Médicalement ç'aurait été souhaitable, de l'oxygène vous aurait fait du bien, un antibio en perfusion aussi.
Votre main était tellement petite et maigre par rapport à la mienne, encore mouillée d'avoir ouvert le portail sous la pluie. Je n'étais pas très bien installée comme ça, assise sur votre lit qui fait pshiiiit à chaque fois que je bouge un peu. Vous êtiez recouverte par un si gros paquet de couverture qu'on ne vous voyait presque plus. J'ai tenu votre main, vos yeux m'ont suppliée.
Difficile décision.
Vos enfants sont un peu ambivalents et pas tous d'accord entre eux. Ils ont tendance à vous voir en meilleure forme que vous n'êtes et ils ne veulent pas vous brusquer. Mais ils ne veulent pas non plus que vous mourriez à la maison.
On a continué quelques jours. Quelques jours à croire qu'un miracle serait possible. Quelques jours à craindre le pire aussi.
Mais les choses s'aggravent. Vous cherchez vos dernières ressources pour vous asseoir sur le bord du lit et donner le change. Votre dyspnée empire, respirer devient un effort surhumain, les signes de lutte sont là, votre saturation n'est plus prenable. Hier vous avez même vu des rats courir sur le meuble et d'autres petites bêtes le long des murs.
Je me demande où est la limite. Je ne peux pas continuer comme ça. Je sais que si j'attend trop, vous allez mourir. Mais je ne veux pas aller contre votre volonté, j'attend votre feu vert. Malgré votre âge, vous êtes un petit bout de femme souriant. Aujourd'hui vous êtes un fantôme.
Marie, je suis désolée. Aujourd'hui, nous n'avons plus le choix. Vos yeux ne me supplient plus. Votre sourire est las. Vous avez même préparé votre valise hier. Je prend ça comme un accord. J'appelle l'ambulance.
Il pleut encore, on entend les gouttes tomber dehors.
J'ai bien écrit dans la petite lettre adressée à mes confrères que nous vous retrouverons le plus vite possible. Mais je ne peux garantir qu'ils ne vous gardent que quelques jours. Et c'est ça qui me gêne le plus.
- Je ne vais pas faire la prise de sang monsieur, je ne trouve pas de veine
- Mais si elle est là! Là! dit-il en appuyant avec son gros doigt dans le gras
- Je ne veux pas piquer monsieur
- Mais piquez-moi!
Je pique là où il montre Et c'est raté...
- Ben forcément vous n'avez pas piqué où il fallait, je la sentais moi!
Mon blog raconte des histoires de patients, ma vision de la médecine, mon évolution dans ce boulot et dans ma vie.
Vous pouvez vous reconnaitre dans les histoires de patients racontées ici. Chacun d'entre nous le peut. Ces histoires sont des archétypes, les gens sont les mêmes partout. Un médecin est soumis au secret médical. Les noms sont toujours de mon invention. Je modifie les lieux et les dates pour qu'aucune identification ne soit possible. Je ne parle que de pathologies ou d'histoires courantes qui peuvent nous toucher tous. Certains textes sont anciens, d'autres plus récents. Certains sont romancés, d'autres moins, mais ma vision des évènements déforme la réalité. Je doute que nous nous croisions vraiment un jour même si le monde est parfois petit. Si vous vous sentez concernés par un texte, n'hésitez pas à me contacter.
Ces billets sont ma propriété. Toute reproduction sans mon autorisation est interdite. Merci