Les médecins d'antan 2

Publié le 22 Mars 2011

Comme le nerf de la guerre c'est l'argent, un des arguments de ceux qui veulent fouetter les médecins pour qu'ils s'installent là où on le veut et qu'ils arrêtent de faire comme bon leur semble, c'est de dire :

1. qu'ils sont payés par la collectivité

2. que leurs études ont été payées par la collectivité

3. et puisque c'est nous qu'on les paie, ils doivent aller où on veut comme les profs et les juges (dixit Georgette au café du commerce après son 6ème verre de rouge, c'est excusable mais aussi le Pr Camilleri, à jeun* et là c'est grave! Mais c'est facile de parler de choses qu'on ne connait pas)


Le médecin payé par la collectivité

C'est un mythe. Je ne peux que vous conseiller d'aller lire l'article du Dr Dupagne sur Atoute

Le médecin est payé par le patient. Si la sécurité sociale le déconventionne et arrête de le rembourser, le patient continuera de payer car le patient a besoin de soins. Bien sûr, il ira peut-être voir celui qui affichera les tarifs les plus attractifs. Mais on risque fort de se retrouver comme aux USA avec des coûts de consultation bien plus élevés car il faut quand même dire ce qui est, une bonne consultation mérite plus que 23 euros. Nous aurons un système de santé basé sur l'argent et non plus sur le soin. Nous aurons un système que seuls les riches pourront se permettre (ça a déjà commencé, accrochez-vous)

Le médecin a eu ses études payées par la collectivité

En effet, l'apprenti-médecin étudie à la faculté de médecine. La faculté est censée être gratuite en France. En pratique ce n'est pas le cas, tous ceux qui sont passés par la fac, qu'elle soit de médecine ou non, le savent.

L'apprenti-médecin commence à travailler à l'hôpital en 4eme année (DCEM2). Je ne parle pas des mini-stages avant, on tripote des aiguilles et des pansements mais c'est si court comme stage que ça reste anecdotique.

De sa 4ème à 6ème année de médecine, l'apprenti travaille à l'hôpital le matin et va en cours ou les apprend l'après-midi. Le matin, son travail n'est pas négligeable. Il range beaucoup (vraiment beaucoup). Il mâche le travail de ceux qui sont au dessus de lui pour leur faciliter la vie. Si ceux au dessus sont pédagogues, l'apprenti peut apprendre beaucoup. Mais il peut aussi n'être que le larbin et n'obtenir aucune formation en échange.

J'entend déjà ceux qui vont argumenter que l'externe est payé. Ok, parlons-en! Notons juste qu'il est impossible d'avoir un boulot en dehors qui permettrait de ramener des sous pour vivre. Et l'externe est payé gracieusement 100 euros par mois la première année et 200 les 2 suivantes. Alors si on fait la balance de ce qu'il évite comme dépense pour payer quelqu'un qui : rangerait les biologies et les dossiers, ferait les gaz du sang, les électrocardiogrammes, brancarderait... On peut affirmer que l'externe paie largement ses études à l'hôpital (et par là même à la collectivité)

L'étudiant en médecine est financièrement très dépendant de ses parents ou de sa moitié et pas de la collectivité!

Par la suite en tant qu'interne le salaire augmente. Peu. Un salaire d'interne n'est pas proportionnel aux années d'études faites. Cependant on devient indépendant financièrement, c'est déjà satisfaisant. Dans ce cas aussi, l'interne permet à l'hôpital de faire des économies sur les médecins thésés (j'ai bossé aux urgences d'un grand chu, seule, surtout la nuit, encadrement inexistant, responsabilité totale comme si j'avais été un praticien hospitalier mais pour bien moins cher), sur les aides au bloc, sur les brancardiers (oui encore, il y a un déficit en brancardier je pense), sur les infirmières (j'ai parfois fait leur boulot parce qu'elles ne voulaient pas venir mettre un antalgique à quelqu'un qui souffrait et là "c'est la pause enfin!")... Un interne n'a que rarement droit à la pause... C'est à peine s'il ose faire pipi parfois, des fois que ça changerait grand chose au bordel (de ces études on garde une mauvaise habitude qui est de ne pas prendre temps d'aller 5 min aux toilettes, ça entraine une cystite donc antibiotiques puis mycose, bref).

C'est donc un très mauvais argument : l'apprenti docteur est une main d'oeuvre qui permet des économies au système de santé.

 

3. Comme les profs et les juges, on va les muter

Comparer les médecins aux fonctionnaires est une ineptie. Je renvoie au Dr Dupagne. 

J'ajouterai que, d'accord, si vous me faites fonctionnaire, vous m'enverrez où bon vous semblera. Et pas de problème je suis d'accord. Sauf que.

Sauf que pour cela, il faudra me salarier. Ben oui. Ca veut dire que j'aurai une retraite, des congès maternité, des congès payés, des charges sociales payées... j'entrevois le paradis. Un salariat tout simplement! J'aurai des horaires fixes, un salaire fixe, tous les mois. Je n'aurai plus à me battre avec l'ursaf qui calcule n'importe comment, ni avec la sécu qui, si elle me conventionne professionnellement, ne me couvre pas personnellement.

Pour le moment, c'est à moi, avec les 23 euros par consultation de payer :

- les frais du cabinet : la douce voix de la secrétaire, sa présence pour vous accueillir, les chaises, le chauffage, l'électricité, le loyer, l'assurance véhicule pour les visites...

- et ce qui fait que votre feuille de paie fait 2 pages et qui n'est pas compris dans votre salaire : les charges sociales, les cotisations retraite et maladie. 

Au final, sur 23 euros, il reste pas grand chose. Alors 23 euros ça parait beaucoup mais si vous me salariez, ça va grimper! Pas sur que ce soit un bon calcul tout ça.


 

J'ai des pistes pour nos politiques qui parlent sans savoir :

- un guichet unique : pas besoin de courir faire des paperasseries à l'ursaf à la cpam à la carmf et j'en oublie, alors qu'ils veulent tous les mêmes justificatifs et nous envoient des milliers de courriers

- des postes de secrétaires aidés. S'installer à l'heure actuelle sans secrétaire c'est du suicide. Or une secrétaire ça coute cher. Une aide au début ça serait bien et ça permettrait de créer des emplois.

- d'informer sur les aides à l'installation déjà créées et que personne ne connait. Il semble qu'il y en ait beaucoup, vraiment beaucoup (plus d'une centaine apparemment). Mais personne ne les connait et ceux qui les ont créés ne s'en rappellent plus.

- que la sécu nous facilite la vie, qu'elle ne nous entube pas de quelques euros sur les tiers payants, qu'il ne faille pas réclamer pendant des plombes en perdant un temps considérable, qu'elle arrête de nous faire paperasser, temps de travail qui n'est pas payé tant qu'on est libéraux mais on est salarié, tout ça se paira

- qu'on arrête de vouloir envoyer des médecins dans des zones où l'Etat a tout fermé! Voir Gelule Tous mes amis médecins, jeunes, même s'ils préfèrent bosser en campagne, s'installent à la ville ou près d'une ville. Pourquoi? Parce que s'ils sont célibataires, ça bouge plus. parce que s'ils sont en couple, il y a des structures pour accueillir leurs enfants. Pour tous, parce qu'il y a la poste, des activités, parce qu'on n'est pas loin des fameuses ursaf et cpam et que c'est souvent mieux d'y aller!

...

Des idées il y en a plein mais c'est plus facile de clamer haut et fort que les jeunes médecins sont des ingrats que de faire le bilan des échecs des idées politiques de ces dernières années. Il semble qu'au ministère, ces idées passent. Et pour le commun des hommes politiques dont le maire de Trifouilly-les-Oies c'est beaucoup plus électoral de crier que c'est un scandale et de tout mettre sur le dos des médecins plutôt que sur le système en général qu'il faudrait refondre de A à Z, idée qui effraiera la population et sera générateur de grèves en tous genres.

Révolution!

 

* Edit : on me fait remarquer que je suis méchante avec le Professeur Camilleri qui était peut-être, je cite, "fait comme un mickey". Dans ce cas, bien sûr ce n'est pas de sa faute s'il dit des conneries.

 

Edit du 1 avril : Une autre réponse qui va dans le même sens : https://sites.google.com/site/reponseaumonde/

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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anne 15/09/2011 09:51


bonjour, merci pour votre post.
Je suis tombée sur cela par hasard sur la sécu :
http://quitter_la_secu.blogspot.com/2007/06/la-lgende-rose-de-la-scurit-sociale_12.html
je ne sais pas ce que cela " vaut", mais il y a peut etre des pistes la dedans ?


johan 31/03/2011 21:39


beaucoup de campagnes françaises ont été désertées par manque d'activités économiques, reste alors les plus agés; a proximité des grandes villes, certains citadins retournent a la campagne ( et
font les trajets )c'est leur choix, mais pourquoi devrait on imposer a des médecins de travailler et vivre a la campagne ? les médecins ont une bonne proportion de visites après 16 H ( quand les
enfants rentrent de l'école et que le boulot est fini ) pas facile de s'occuper de ses propres enfants, si en plus le foot et la danse et le judo sont a perpet, de plus si un medecin s'installe a
la campagne loin de sa famille: pas de mami et papi pour gérer les enfants. Et le choix de l'école ? En ce qui concerne le salaire d'un medecin: moins 2000 euros pour la secrétaire, plus le cout du
cabinet, ne parlons pas des impots,


zos 30/03/2011 09:09


Commentaire n° 2
" un fonctionnaire est beaucoup moins bien payé que s'il travaillait dans le privé. "

Ce n'est plus vrai actuellement pour une bonne catégorie de personnel. En outre on ne prend pas en compte la retraite car là le calcul global change.


nfkb 27/03/2011 06:58


Bravo ! Super billet pédagogique :-)


Babeth 25/03/2011 22:57


L'article comme le débat sont des plus intéressants. Nous, simples patients, n'avons pas connaissance de tout l'envers du décor.
Le débat privé/public existe par contre pour beaucoup de professions, et il ne se résume pas qu'à un débat rentabilité contre sécurité de l'emploi. Etre fonctionnaire, outre le salaire moindre,
c'est aussi pas mal de contraintes, dont celle de ne pouvoir travailler "à côté". Ben oui, "travailler plus pour gagner plus" ne s'applique pas à tout le monde!


Fluorette 30/03/2011 08:13



Bien sur, chaque situation a un envers du décor. Et chaque boulot a des contraintes différentes qui font que la discussion pour un job n'est pas valable pour un autre