La pudeur est née avec l'invention du vêtement - Mark Twain

Publié le 28 Juillet 2011

Alain, 15 ans, vient consulter pour une toux. Je lui demande de se déshabiller, il enlève son T-shirt. Je fais un examen ORL, cardio, pneumo. Il se rhabille. Sa toux n'est pas méchante. On en profite pour discuter assez longuement de sa consommation de cannabis. Au moment de sortir du cabinet, il me dit "oh j'ai oublié, j'ai un truc au pied". Re-belotte, direction la table d'examen, la consultation aura duré plus longtemps parce que je ne l'ai pas fait déshabiller au début.

Bernard, 48 ans, retard mental. Il vient accompagné de son frère de 52 ans pour son renouvellement d'anti-hypertenseur. Je lui demande de se déshabiller. Ce n'est pas la première fois que je le vois, il sait que je demande d'enlever le pantalon. Il se met en caleçon. Et là j'aperçois un problème qui n'existait pas il y a trois mois : une hydrocèle de 15 centimètres sur 10, pourtant invisible sous le jean. Elle est apparue récemment mais dans la famille de Bernard, des agriculteurs bosseurs, on ne se plaint pas et personne ne regarde Bernard. Il sera opéré rapidement.

Robert, 55 ans, diabétique depuis 10 ans, ne comprend pas pourquoi je veux voir ses pieds puique d'habitude personne ne regarde ses pieds, on remonte juste la chemise, comme ça, pour la tension, à chaque bras. Longue explication.

Aline, 28 ans, a une douleur de gorge unilatérale depuis 3 jours, de la fièvre et une fatigue importante. Je demande qu'elle ôte son T-shirt. Je regarde sa gorge, je fais le TDR, j'écoute ses poumons, son coeur, le TDR est positif. Nous traitons, elle est satisfaite, elle repart. Elle revient 3 jours après pour me montrer ses varices. J'aurais dû regarder la première fois.

Marie, 35 ans, vient pour un "ça gratte là en bas". Elle ne veut pas que je regarde. Je l'interroge. Je suppose que c'est une mycose, je traite à l'aveugle et j'espère que ce n'est pas plus.

 

Faire déshabiller ou non, that is the question... Quelle place pour la pudeur en consultation? Qu'elle concerne le corps ou la façon de vivre des patients.

 

A l'hôpital, la question ne se posait pas. Aux urgences, les patients venaient pour un problème : une cheville, un nez, on se concentrait sur la zone. Si le problème était un peu plus complexe, les AS étaient passées avant et le patient était déjà en blouse, on pouvait le regarder sous toutes les coutures. Pendant l'hospitalision, personne ne se demandait si les patients aimaient ça, être déshabillés, c'était comme ça épicétou. Personne ne leur demandait non plus s'ils étaient d'accord que le matin, 12 personnes en blouse défilent dans leur chambre pour discuter du "cas", moment très bien décrit dans le merveilleux Les Bidochon, assujettis sociaux. Peu de médecins demandaient l'autorisation d'être à 12 à regarder leur zizi. A l'hôpital, on infantilise les gens, on ne leur demande pas leur avis, on décide pour eux.

 

Mais en médecine générale, c'est différent. Il faut composer avec le patient qui est grand et peut refuser ce que le médecin lui propose. Lors de mon premier stage en médecine générale, j'ai été confrontée à 3 façons d'examiner les patients :

- le premier travaillait en zone péri-urbaine avec une patientèle de classe moyenne, qu'il ne déshabillait que rarement. Le gros de son examen clinique consistait en relever une manche pour prendre la tension, quel que soit le motif de consultation. 

- la deuxième avait des patients urbains d'origine étrangère pour la plupart qui venaient essentiellement pour parler et pleurer*. Elle déshabillait les bébés, les adultes étaient examinés avec leurs vêtements. Il n'y avait pas de savon jusqu'à ce que je lui en fasse la demande.

- le troisième était un médecin de campagne, un pur et dur, qui a passé sa vie à faire de la médecine et qui, la retraite prise, continue de faire de la médecine à travers le monde. Il avait pris l'habitude pendant son exercice en pays arabe au début de sa carrière de faire déshabiller les gens, ce qu'il a continué jusqu'au bout. Dans les placards, il y avait de quoi faire : de l'examen clinique, des frottis, de la petite chirurgie, des perfusions, des injections, de quoi éponger du sang en grande quantité, de quoi nettoyer, aspirer, laver... Rarement j'ai vu cabinet aussi bien équipé. 

J'ai vite compris que je préférais la troisième méthode. Il m'expliquait que même si un jeune venait pour une angine, regarder ses pieds permettait de dépister d'autres choses. Certains ne viennent chez le médecin qu'une fois par an pour un rhume, c'est l'occasion de faire de la prévention, par exemple demander pour les vaccins et en profiter pour chercher les pouls périphériques chez un fumeur. C'est là que j'ai vraiment appris à regarder et toucher les patients (pas à l'hôpital où s'est pourtant déroulé l'essentiel de ma formation).

Par la suite, j'ai fait déshabiller les gens. Chaque consultation était l'occasion de débrouiller le problème pour lequel ils étaient venus mais aussi de faire de la prévention et du dépistage. Je leur expliquais pourquoi je leur demandais de se déshabiller. Je leur posais des tas de questions. Remplaçant souvent dans les mêmes cabinets, il y avait une certaine routine avec certains patients, et puis être en sous-vêtement ce n'est pas très différent d'être en maillot de bains. Je faisais des méga-points sur chaque dossier de diabétique. J'estimais faire très bien mon travail. Après 22 patients par jour, j'étais satisfaite mais épuisée, je rentrais tard à la maison. 

Je lisais, je parlais avec des amis. Et le doute s'est insinué : Pourquoi poser autant de questions? Les patients ont-ils l'impression que je m'insinue dans leur vie, que je vais trop loin?** Pourquoi obliger des gens qui n'en ont pas envie à se déshabiller? Forcer au déshabillage est-il une forme de maltraitance? Ceux qui viennent pleurer et déballer leurs horribles histoires n'ont pas envie de montrer leur corps après avoir étalé leur esprit. Si les patients viennent pour un problème A, pourquoi chercher un problème B qui ne les dérange pas et pour lequel ils n'auraient pas consulté? Jusqu'où aller? N'est-ce pas pour me donner bonne conscience que je travaille comme ça? Comment tenir sur le long terme physiquement en faisant certes peu de consultations, mais d'épuisantes et longues consultations? Et puis, même si je ne cours pas après l'argent, comment ferais-je à l'avenir, moi qui souhaiterais avoir une secrétaire sur place?

 

C'est à ce moment que j'ai changé de région, de patients, de remplacés. J'ai fait du SOS, caricature de la consultation pour UN problème. J'ai de nouveau remplacé des médecins qui travaillent à la chaine, qui "voient" 3 patients à la fois, qui ne font pas de la "bonne médecine", qui recopient des ordonnances, qui donnent une solution-médicament à chaque plainte. Mais certains patients en sont satisfaits parce qu'ils ne viennent pas chercher plus qu'une solution rapide à leur problème, ils n'ont pas envie qu'on aille plus loin. Et même si cette façon de travailler ne me convient pas, ça fait réfléchir.

 

Alors j'ai changé. Je ne suis plus l'extrêmiste de l'interrogatoire et de l'examen complet que j'ai été. 

Je ne déshabille plus systématiquement les gens, Je ne sais toujours pas s'il faudrait déshabiller les gens*** ou pas, je n'ai trouvé aucune donnée là dessus, j'ai toujours l'histoire de Bernard en tête (j'attends d'ailleurs vos avis sur le déshabillage en général). J'essaie de ne pas aller trop loin dans mes questions pour ne pas paraitre intrusive et trop curieuse. Je tente de m'adapter à leurs demandes tout en restant ferme sur ce qui ne me semble pas négociable. J'essaie d'éviter les demandes de poignée de porte en demandant de nombreuses fois "s'il n'y a rien d'autre". Je prends le temps quand il le faut, pour écouter, pour réfléchir, pour comprendre. Je ne me rends plus malade quand la consultation n'a pas duré 15 minutes, ça rattrape mon retard de la consultation où j'ai trop réfléchi. Je n'essaie plus de faire le point sur tout à chaque fois. Je me dis que les gens reviendront s'il manque quelquechose. Je sais de toute façon que ma patientèle sera la reflet de ma façon de travailler et d'être. Je me sens plus sereine pour travailler et moins fatiguée quand je rentre le soir. 

 

Je sais que je continuerai de me remettre en question et que mes réflexions actuelles seront peut-être balayées dans quelques temps par une nouvelle idée. Je sais que je ne fais pas tout bien. Je sais que certains ne reviendront pas me voir moi, parce que ma façon d'être et de travailler ne leur convient pas, parce que je fais quand même souvent déshabiller, parce que je suis trop rigide, parce que parfois je dis des gros mots, parce que je leur aurais retiré un tanakan qu'ils gobent depuis 10 ans, parce que parce que...

J'essaie de faire bien. Mais ce n'est pas facile. J'ai beaucoup de questions sans réponse.

 


 

* Je ne fais aucun lien entre les deux : leur origine et leurs motifs de consultations. Je crois seulement que sa patientèle était comme ça, qu'elle venait la consulter parce qu'elle écoutait très bien et que ceux qui n'avaient pas besoin d'être écoutés allaient voir son associé qui avait moins de retard dans ses rendez-vous.

** J'ai relu Martin Winckler pour qui trop de médecins posent des questions intrusives et déplacées. Comme dans toute discussion à deux, ce qui peut paraitre déplacé pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Ces derniers temps j'ai vu des patients venir pour des sérologies alors qu'ils en ont déjà fait il y a 2 mois, si je demande s'il y a un risque, ils me répondent que non vraiment aucun mais que "pour voir ça serait bien". Cette question me semble adaptée car après discussion on peut parfois annuler la demande. Mais cela peut sembler intrusif.

*** Comme j'en ai discuté avec l'une de vous par mail, je continuerai toujours à déshabiller les enfants. Parce qu'il y a des coups parfois cachés sous les vêtements ou les couches, parce qu'un parent ne regarde pas forcément son enfant sous toutes les coutures même s'il l'aime, parce qu'une croissance ça se surveille, parce que je pense que c'est mieux et que là dessus je ne changerai pas.

 

Edit : Jasamod a écrit sur le même sujet un post que j'aurais pu écrire tellement ce qu'elle raconte touche cette réflexion. je n'ai pas parlé du problème médicolégal qui va peut-être prendre malheureusement encore plus de place dans les années qui viennent...

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

Repost 0
Commenter cet article

steve 18/12/2014 05:56

Complètement nue je suis d'accord
On sauverai du temps a tous le monde et même des évolutions de maladie.
Je consulte rarement le médecin et j'y vais qu'en cas d'urgence ( j’ai du y allez 3-4 fois depuis 10ans) et j'oublie de lui montrez plein de truc a chaque fois.
La pudeur chez le médecin c ridicule et enfantin a mon avis.
Un médecin respectueux est essentiel par contre, aucune place pour les pervers évidement, le juste milieux . J'ai l'impression qu'on as plus de personne qui se plaigne pour rien... le médecin ma déshabiller au mon dieu il a vue mon corps nue... sa suffit ! Plainer vous si il a sortie sa bitte ou vous as passer le doigt mais la c'est du niaisage ! Il vous sauve la vie ou de grave maladie alors faciliter leur travail sur Votre Corps!
Merci au médecin et travailleur de la santé

Mira 02/07/2014 10:43

ça me fait penser à mon médecin, qui a une manière de travailler qui m'énerve un peu des fois. Un rendez-vous = un sujet, pas plus. Non, vous ne pouvez pas lui parler de votre bronchite ET de vos plaques rouges sur les bras...
Ca m'énerve parce que moi, quand je consulte, c'est pas souvent parce que je travaille et que j'ai pas le temps, et donc c'est la plupart du temps pour plusieurs choses à la fois, sauf que je ne peux pas lui en parler! alors résultat, entre mon dos qui me fait mal et mon allergie au rhume des foins, je dois choisir ce qui me semble prioritaire pour la consulte parce qu'elle ne traitera pas les deux.
J'ai l'impression de me faire avoir et qu'elle fait ça juste pour se faire des sous.

Fluorette 07/07/2014 16:26

Et bien non, car ce double rendez-vous ne pourra être facturé qu'au prix d'une seule consultation. Puisqu'on ne peut coter qu'une seule consultation par jour. Il n'y a pas vraiment de solution.

Mira 07/07/2014 12:29

wow... Je ne savais pas ça!
merci pour cet éclairage...
alors du coup quelle solution pour traiter plusieurs sujets? prendre "deux rendez-vous" à la suite? :/

Fluorette 06/07/2014 19:04

je comprends votre point de vue. Cependant, plus j'avance, plus je crois que votre médecin a raison. Car c'est ce que souhaite la sécu. Un tarif de consultation qui ne permet pas de faire des consultations pour plusieurs motifs. C'est ce que le directeur de la cpam a un jour expliqué. Donc oui, c'est idiot pour les patients comme pour nous, mais financièrement, ce sera la seule solution pour continuer que de faire des consultations courtes. Et j'en suis désolée.

Didi 22/04/2014 17:30

Bonjour,
J'ai découvert votre blog récemment et mon commentaire arrive un peu après la bataille.
Je tiens quand même à vous laisser deux expériences en tant que simple "patiente".
Pour exercer mon emploi je dois effectuer tous les ans une visite médicale auprès d'une liste de médecins, je choisis toujours celui qui est le plus près de mon domicile pour des raisons pratiques. Je me sens pourtant à chaque fois gênée de devoir me déshabiller entièrement et j'ai l'impression de subir un examen un peu trop "poussé" et certaines palpations non nécessaires (je précise que j'ai déjà effectué la même visite avec un autre médecin et la visite ne m'avait posé aucun problème).
J'ai dû aussi une fois aller consulter une remplaçante (mon médecin étant en congés) et la visite s'est très mal passée. Ces questions très/trop insistantes et ses insinuations m'ont laissées un sentiment de profond malaise. Je me suis d'abord faite disputé (réellement) puisque j'avais osé prendre un médicament de type imodium , si je ne l'avais pas pris j'aurais été dans l'incapacité totale de me déplacer pour consulter. Je me suis faite traiter d'inconsciente, il ne fallait pas que je vienne me plaindre de quoi que ce soit ensuite (je n'ai jamais compris ce qu'elle avait voulu me dire). Je suis naturellement très mince et ceci sans aucune restriction alimentaire. Ce médecin m'a ensuite posé tout un tas de questions sur mon alimentation, si je me faisais vomir... Ayant répondu que non (ce qui est vrai), j'ai ensuite eu le droit au couplet "ce n'est pas grave, pour s'en sortir il faut en parler, l'accepter, vous devriez consulter..." je pense qu'elle m'a prise pour une anorexique.
Cette personne m'a laissé de très désagréables souvenirs, n'a pas su écouter mes réponses, ne m'a pas cru. Je précise que lors de cette consultation j'ai été mesurée et pesée mais non déshabillée

Marine 17/11/2011 11:11


La pudeur s'est envolée quand j'ai été malade ... l’Hôpital c'est sur ça aide pour çà !!! Du coup ça ne me dérange pas de me déshabiller , même chez le médecin traitant . Puis la mienne est assez
précautionneuse, j'ai l'habitude qu'elle veuille tout vérifier, ça ne me surprend donc pas .
Par contre c'est vrai qu'au niveau des questions un peu trop personnelles, plus profondes, j'aurais tendance à être assez laconique dans mes réponses, car je n'irai pas me confier outre mesure avec
mon généraliste . Mais je pense que ça peut aider certains, comme une autorisation à ouvrir les vannes et se laisser aller.... le problème se pose plus pour le médecin ensuite, pas forcément formé
à recevoir ce qui pourrait en sortir, le risque de se sentir alors impuissant face à toutes ces confidences ...


Fluorette 21/11/2011 09:59



On a tous des pudeurs différentes, et pas forcément physiques, merci de me le rappeler. C'est dur de recevoir ces confidences, mais utiles si cela fait du bien à celui sui se confie. 



Docmam 16/09/2011 15:04


Je me pose la question régulièrement aussi... tout comme toi je déshabille toujours les enfants, notamment les tout petits (pour le poids, pour les boutons qu'on n'aurait pas vu etc.)
Pour les adultes je comprend que c'est excessif de les déshabiller complètement tous les trois mois... le problème c'est qu'en tant que remplaçante on ne sait jamais si il n'a pas été regardé sous
toutes les coutures le mois dernier déjà... Personnellement le minimum c'est un T shirt (T shirt que je remonte pour l'auscultation) et enlever les chaussettes, j'ai un vieux réflexe de regarder
les pieds chez tout le monde, et je vérifie les mollets par la même occasion...
Par contre qu'on ne veuille pas que j'examine quand on vient pour une mycose ou des rectorragies, ça me gêne un peu quand même...


Fluorette 20/09/2011 09:12



Surtout que parfois la mycose n'en est pas une et que l'hémorroide est un cancer...