Kader, 19 ans

Publié le 5 Septembre 2011

 

Kader est ce que j'appellerai un jeune de banlieue difficile. Il est une caricature de la cité. Casquette-survêt. Il parle wesh-wesh. Il joue les caïds.

Il rentre dans mon bureau, il boite. Il enlève sa casquette. Je l'invite à s'assoir et après les présentations d'usage lui demande ce qui l'amène.

- Je suis vénér, j'ai mal au genou

- J'avais vu, c'est arrivé comment?

- Ben hier, je jouais au foot et d'un coup, aïe

- Ca a craqué?

- J'sais pas trop, possible mais possible que non

- Décrivez-moi comment ça s'est passé?

- Ben j'ai voulu avoir le ballon pis voilà

- Gné Tout seul? Contre quelqu'un? En faisant quoi?

- Ben tout seul, comme ça

Il me mime un truc. A priori il a tenté de s'appuyer sur sa jambe droite.

On passe donc à côté pour regarder le genou, qui est très gonflé. Inexaminable même. C'est souvent le cas pour les genoux. Il n'y aucune douleur osseuse. Le genou c'est bien mon rayon et je pense qu'il y a une belle grosse entorse grave.

- Bon, je vais vous prescrire une attelle et demander une IRM

- Moi je veux voir un spécialiste

- Pour quoi faire?

- Ben pour voir un spécialiste

- Le spécialiste ne vous apportera rien pour l'instant. Donc on va...

- Non mais moi je veux voir un spécialiste

- Bon ça suffit stop. Maintenant on va reprendre au début, vous allez m'écouter, je vais ré-expliquer et personne ne verra de spécialiste aujourd'hui.

 

Vu le genou, je sens qu'il y a quelque chose, je le sais, je le vois son genou. Je lui prescris et lui explique tout ça. Il a l'air satisfait. Malheureux car il bosse sur les marchés et ça ne va pas être facile mais satisfait.

 

Deux heures après, je vais partir du cabinet quand j'entends parler dans le couloir. Je trouve Kader au téléphone, je lui demande pourquoi il est là, il a du mal à mettre correctement son attelle, il a besoin d'aide. Pendant ce temps, il a posé son portable sur la chaise d'à côté et j'entends son correspondant brailler car personne ne lui répond. Pendant que je rescratche l'ensemble, il raccroche au nez de son interlocuteur. Il me remercie et il s'en va.

 

J'ai revu Kader plus tard, il accompagnait sa maman. Il avait rendez-vous avec le chirurgien car un de ses ligaments croisés était abimé. Il voulait juste me tenir au courant.

 

 

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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laurence 05/09/2011


bravo! vous lire m'a terriblement détendue et de-stressée! Médecin institutionnel depuis 16 ans et "jeune" remplaçante depuis quelques mois, je me demandais si c'était normal de se poser tant de
questions depuis toutes ces années! Pas facile d'essayer d'être ops tout le temps mais il est vrai que le métier est passionnant. Et même après toutes ces nuits blanches et ces périodes de doute,
l'amour de l'Homme est le plus fort!


sophie 06/09/2011


Les wesh wesh baissent vite la garde face à la douleur. Généralement ils sont l'auteur de phrases cultes; comme le "vas-y c'est des charcutiers, ça fait trop mal [le détartrage]".


Babeth 06/09/2011


En même temps, le genou, ça fait mal (le pied aussi d'ailleurs, ma 6ème entorse me le fait cruellement ressentir!)