Martine, 48 ans

Publié le 10 Novembre 2011

Elle s'assoit, elle semble fatiguée.

- Bonjour madame, qu'est ce qui vous amène?

- Oh ben pas grand chose. Ça va pas trop fort.

- Pas trop fort, c'est à dire?

- Vous vous rappelez mon mari, vous l'avez vu?

- Euh...

- Ben il est mort, juste après.

- ...

On pourrait entendre un moucheron voler. J'essaie de me souvenir. De toutes mes forces mais ça ne revient pas. Pourtant j'ai reconnecté tous mes neurones qui faisaient une petite sieste. Bordel, moi et ma foutue mémoire, ou plutôt mon absence de mémoire. Montrez moi un visage ça va, mais les noms, pfiou. Alors je lui demande son prénom pour ouvrir le dossier. Là ça y est, ça remonte à plus de deux ans, j'ai écrit "j'ai expliqué au patient que je veux qu'il aille aux urgences, il refuse catégoriquement". Pourtant j'avais essayé de négocier. Deux jours plus tard, nouveau mot dans le dossier "j'ai téléphoné, il ne veut pas y aller, il préfère attendre le retour de son médecin traitant". 

- Ah oui je me rappelle maintenant. Je voulais qu'il aille à l'hôpital. Je lui avais donné le courrier.

Elle n'a pas l'air de m'en vouloir. Mais elle s'en veut, elle se dit qu'elle aurait dû l'obliger. Ils s'étaient même disputés à ce sujet, il ne voulait plus lui parler. Elle me raconte sa mort, brutale. Il n'avait pas 50 ans. Elle me parle de leur fille encore trop jeune. Elle a beaucoup à dire sur le boulot, les difficultés, l'impression d'être mal considérée malgré toutes ces années à s'investir, ses envies de "partir" comme elle dit mais sa fille est là alors non. Elle me parle, elle me parle. De tout, de rien, du mal-être, de son mari. A moi, qui me souviens de cet agriculteur têtu qui malgré mes demandes, malgré mes menaces a préféré attendre...

Et finalement elle sort son portefeuille, paie, me dit merci et s'en va.



J'ai eu besoin d'une pause après ça. Je me suis bénie de mes mots dans le dossier. J'ai béni mes neurones de se rappeler si bien alors que ça fait longtemps. Je me suis demandée si j'avais fait assez, vu le résultat on peut penser que non, mais dans mes souvenirs j'ai vraiment tout essayé. Je me rappelle très bien ce qu'elle m'avait dit au téléphone, après que j'ai usé tous mes arguments, que je n'étais que remplaçante. M'aurait-il plus écouté si j'avais été installée? Je ne suis même pas sûre. Il n'a pas écouté sa femme non plus. Pourquoi? Et pourquoi être venu consulter si c'était pour ne pas suivre ce que je lui conseillais?

Et puis une dame a frappé à la porte, comme quoi j'étais en retard dans les rendez-vous et qu'ils m'attendaient. Je crois avoir été désagréable et l'avoir renvoyée en salle d'attente. J'ai pris le temps de respirer, de ré-afficher un sourire sur mon visage et je suis allée chercher le suivant.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

Repost 0
Commenter cet article

Ook? Ook! 14/11/2011 08:07


Aucun être humain ne peut en sauver un autre contre son gré. Vous avez fait le maximum.

Maintenant il faut faire le maximum pour exclure tout sentiment de culpabilité mal venu.


Fluorette 14/11/2011 17:50



Contre son gré, c'est impossible.


Je me rappelle parfois les cours de sauvetage dans l'eau : on m'avait appris que si le en-train-de-se-noyer se débattait, on ne parviendrait pas à le sortir et qu'il était parfois bon de
l'assommer avant... Nous ne pouvons pas assommer nos patients pour les jeter dans une ambulance. C'est parfois dommage 



docles2A 12/11/2011 08:43


oui terrible histoire qui m'est aussi arrivée. Le témoignage de Tine est également trés intéressant .Merci à toutes les deux.


Guillaume 11/11/2011 21:48


Histoire terrible.
Difficile situation où le sentiment de culpabilité est associé à un doute sur ses propres capacités de persuasion.
Et puis la réflexion et l'humilité font qu'on réalise que l'on n'est pas tout puissant et qu'on accepte la décision du malade.
Pas simple.
Pas simple.


Valérie de haute Savoie 11/11/2011 08:47


Il me semble que je pourrais avoir exactement la même attitude. Le médecin n'y est pour rien, c'est comme ça, une fatigue de vivre tout simplement et surtout pas envie de devoir traîner des années
dans les hôpitaux.


Fluorette 11/11/2011 17:35



Je ne pensais pas que vous alliez mal, ça ne transparait pas dans vos écrits.



François 10/11/2011 10:34


Très bon post, une précision quand même : peux tu nous dire quel était ton motif d'hospit s'il te plait ;-)


Fluorette 11/11/2011 17:33



Non, je ne peux pas. Et ça ne change rien à l'histoire. C'était juste quelquechose de très vite et facilement curable