Jacqueline, 56 ans

Publié le 1 Avril 2011

Jacqueline est seule en salle d'attente. Elle semble contente de me voir. C'est bizarre. Je sais qu'en tant que remplaçant on peut tisser des relations particulières mais ce n'est que la troisième fois que je remplace ici. Son visage me dit quelquechose mais pas complètement.

Jacqueline a 56 ans. Elle est pimpante, en tailleur, maquillée, bijoux. Elle est très souriante. Je lui demande comment ça va. Très bien merci. Elle vient pour renouveler son traitement anti-hypertenseur . Elle semble avoir envie de parler mais rien ne vient, elle ne saisit aucune des perches tendues. 

Je l'examine. Alors que je lui demande de se rhabiller et que je repars vers le bureau, elle me demande si je me souviens d'elle.

Mais oui. Ca y est. Mes neurones-mémoire* se sont enfin remis à bosser. Nous nous sommes rencontrées il y a environ 1 an. Elle pleurait et n'avait pas le même visage qu'aujourd'hui, triste et fatigué. Je me rappelle très bien qu'elle avait d'abord été gênée que ce soit moi et puis finalement elle avait tout déballé. Son mari venait de mourir. Ce n'était pas "attendu". Une crise cardiaque, comme ça, brutale. Et elle s'était retrouvée seule. Je l'avais écoutée, elle souffrait. Beaucoup. Le changement est flagrant.

- Vous avez l'air d'aller mieux

- Oui oui

- Et bien c'est une bonne nouvelle

- Oui...  Je peux vous demander quelquechose docteur?

- Oui J'aime quand on m'appelle docteur c'est mon côté snob, demande moi ce que tu veux poulette

- Bien. C'est embêtant à dire vous voyez mais... Oh je ne veux pas que vous me jugiez.

- Ne vous inquiétez pas

- Oui mais bon, c'est dur

- Dites-moi

- Et bien, oh comme c'est difficile. Et bien j'ai rencontré un homme.

- Et il vous rend heureuse?

- Oh oui, il est gentil, je suis bien, je vais mieux.

- Quel est le problème?

- Et bien c'est trop tôt. Je ne sais pas comment le prendraient les gens.

- Est-ce vraiment important?

- Je ne sais pas

- Si vous êtes heureuse, n'est-ce pas ce qui compte?

- Si, mais il y a mes enfants aussi. Ils sont grands mais ils ont perdu leur père et je ne sais pas... Je n'ose pas leur dire. Je... Je ne sais pas comment ils le prendraient. Alors pour le moment, nous nous cachons.

Nous avons parlé longtemps, de toute façon ma salle d'attente était vide. Ca ne repoussait que mon repas devant un nouvel épisode de Glee.

C'est dans ce genre de situation que je me sens au mieux de mes propres capacités. Ecouter, rassurer, faire réfléchir, être juste le miroir à qui on peut parler sans être jugé. Et en même temps c'est la situation la plus difficile, car même si de mon point de vue, cette rencontre lui a été bénéfique, comment prédire la réaction qu'aura son entourage?

Objectivement, Jacqueline semble très heureuse. Vraiment. Il est possible que cette histoire ne fonctionne pas mais cet homme lui fait pour le moment du bien, phrase sans connotation, elle ne m'a pas parlé de sa vie sexuelle mais je vois qu'elle est de nouveau dans la séduction. Ses yeux brillent. Elle rayonne. Après avoir souffert. 

Je ne peux savoir ce qu'en penseront ses enfants ni les commères du village. Il y a ce problème du délai. Un an pour Jacqueline ça semblait trop peu vis-à-vis des autres. Aurait-elle dû pleurer son mari plus longtemps? Je ne le crois pas mais ça n'engage que moi. Elle a fait son deuil. Toutes les étapes apparemment et maintenant elle revit. Peut-être ses enfants n'ont-ils pas fait le leur?Chacun vit son histoire à son rythme. Mais la société ne le voit pas ainsi. La société aime juger alors elle fixe des barrières et des contraintes : pleurer, être triste, pendant une certaine durée (avant c'était le crêpe noire sur la tête pendant 6 mois puis un peu moins encore 6 mois). Et si on transgresse, s'attirer l'opprobe. Ce n'est pas facile dans un petit village de vivre sa vie. Tout le monde regarde et juge la femme qui aura retrouvé trop tôt un amant et le sourire.

Parmi mes lectures, Elisabeth Kubler-Ross m'a beaucoup apporté sur la vision de la mort et du deuil. Il n'y a pas que notre idée pré-conçue par l'occident et nos religions. Ailleurs, la mort peut être une fête et sourire à un enterrement considéré comme une bonne chose. Dans Psychologies ce mois-ci, une enfant se demande s'il est normal d'avoir souri à l'enterrement de sa grand-mère. Peut-être les enfants ont-ils raison de sourire aux enterrements. Se rappeler les bons côtés du défunt, ne pas s'auto-flageller et s'imposer de souffrir plus longtemps qu'on n'en a besoin. Il y a besoin de points de repère, les traditions ont du bon pour mieux vivre le départ de l'être aimé mais entre des points de repère et des contraintes, il y a une marge. Nous devrions avoir l'esprit plus large.

J'espère que Jacqueline est toujours heureuse aujourd'hui, avec cet homme ou un autre, seule peut-être. J'espère que ses enfants ne lui ont pas reproché et qu'elle n'a pas mis un terme à cette relation pour rentrer dans la "norme". J'espère que Jacqueline va bien, tout simplement.

 

 

* Que je rassure mes patients : mes neurones fonctionnent plutôt pas mal pour bosser. J'en suis satisfaite. Mais au milieu de tous mes neurones bosseurs, mes neurones-mémoire sont des feignasses. Ils estiment avoir déjà bien assez travaillé alors ils trient, j'ai beaucoup appris en médecine et j'ai tendance à retenir des trucs qui semblent d'une inutilité remarquable : études sur l'intérêt des DVD chez les 12-18 mois pour apprendre à parler, ... C'est ce qui explique que je ne peux pas me rappeler les noms des gens ni leurs anniversaires. Les dossiers ordi sont pour moi une grande aide, ça me ré-aiguille, une fois que j'ai lu les indices que je me laisse : "1/4/11 : fluorette, certificat de course, gonalgie, voudrait quitter le coin" par exemple, la consultation me revient en tête instantanément. 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Babeth 03/04/2011 18:40


Y'a un autre truc délicat dans les veuvages/remariages... c'est la sépulture du dernier survivant. C'est tout con hein, mais ça aussi vaut mieux y penser avant, y'a des familles qui se déchirent
pour une tombe parfois :-(


Fluorette 05/04/2011 07:54



J'aurais jamais pensé à ça! Mais ça doit foutre un sacré bordel...



Zythom 03/04/2011 18:14


Je trouve votre réaction très saine et salutaire: écouter sans juger et faire réfléchir.

Pour ma part, sur ce problème, j'en ai déjà parlé à mon épouse: si je meurs avant elle, et si la vie lui fait rencontrer une personne avec laquelle elle pourrait être heureuse, il n'y a pas à
hésiter, et sans délai. Par contre, pour le regard des autres et de la société, un délai d'un an avant de faire un coming out me semble judicieux.

Et pour mettre toute la famille dans la confidence (mes parents, mes enfants, etc), je l'ai écris sur mon testament.

On peut aimer quelqu'un d'autre sans diminuer l'amour que l'on porte à l'être disparu.


Fluorette 05/04/2011 07:54



C'est joli cette phrase



Babeth 01/04/2011 22:40


En Bretagne, le deuil, c'est un an... et ici ça rigole pas :-( Elisabeth Kübler-Ross c'est une très chouette lecture, ça m'a pas mal aidée quand ma mère est morte... et je crois que ça m'aide
encore dans mon boulot. Sinon, pour les enterrements, à part la mise en terre qui est un moment assez douloureux, j'ai plus souvent le souvenir de moments gais car on partage des souvenirs, on se
retrouve. Bref, chacun a une vision très personnelle des choses finalement :-)


Fluorette 02/04/2011 13:31



Ca aide bien pour le boulot. Finalement on est peu confronté à la mort dans notre société et quand ça arrive on est un peu pris au dépourvu.



zos 01/04/2011 16:44


Et puis il y a l'assurance vie à encaisser, la pension de réversion, les fringues du défunt à mettre sur ebay.
Non, rien de triste...


Fluorette 02/04/2011 13:28



J'ai bien ri. 


Je ne dis pas que ce n'est pas triste, mais chacun doit pouvoir être triste le temps qui lui est nécessaire.



christiane 01/04/2011 13:17


ben, pourquoi ne pourrait-on être heureux à des funérailles? bien sur, il y a des morts qui révoltent mais pour la plus part, ils ont finis de souffrir sur cette chienne de terre! moi, je crois en
Dieu & ds l'au dela, donc mes défunts sont toujours ds mon coeur, ils viennent me parler, me consoler la nuit durant mon sommeil. et puis après leur départ la Vie continue, je trouve abérant
les civilisations où on reste en deuil pour le restant des ses jours.