Installation : le piège à cons?
Publié le 16 Mars 2012
Je ne voulais pas m'installer.
Si personne ne le fait, c'est que c'est un traquenard. C'est logique : quand un truc est bien, tout le monde veut le faire. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder la file d'attente au BlueFire : pour passer 1min15 à avoir l'impression d'une mort imminente, les gens sont prêts à attendre plus d'une heure (et je sais de quoi je parle j'ai attendu sous le soleil, j'ai cru que mon doigt allait nécroser à cause de la chaleur et de l'alliance mais c'est une autre histoire, celle de la fille qui ne porte plus son alliance). Si les médecins ne font pas la queue pour s'installer c'est que ça donne plutôt l'impression d'aller à l'abattoir.
Les raisons qui font que je me suis installée sont variées. Pas forcément médicales. Et avec le recul pas forcément bonnes. Depuis longtemps, je pensais créer un cabinet qui me ressemble avec des règles qui me ressemblent. Je n'aime bosser que sur rendez-vous. Au boulot, je ne suis pas une marrante et mes principes sont clairs. Je fais ce que je peux pour ne pas me laisser envahir.
Quand on m'a proposé de reprendre ce cabinet où je me sentais bien et où le gars avait fixé des règles qui me ressemblaient, j'ai pensé que ce serait plus simple. Balivernes.
Dr Dieu m'en a parlé sept mois avant. J'ai réfléchi, longtemps. Le prix était élevé. Cela nécessitait que je m'engage dans cette région sur du long terme. J'angoissais. Je me demandais si créer ne me correspondrait pas plus. J'en ai beaucoup discuté avec MrPoilu. Les avantages de travailler dans ce cabinet était nombreux. Créer m'aurait demandé de m'investir plus avant le jour J et de passer des journées à attendre le chaland, je me connais, ça aurait été dur. En juillet le prix a un peu baissé, loi de l'offre et de la demande et lassitude du Dr Dieu, je me suis lancée.
Six mois avant, j'ai rencontré le notaire pour lui demander de m'éviter les pièges. Ca semblait facile. Le Dr Dieu a mis longtemps à me fournir les statuts et le montage financier de la sci qui est particulier. Ca ne semblait pas poser problème. La banque m'avait donné un accord de principe en me promettant de bonnes conditions. Cinq mois avant, j'étais confiante. Mon projet était clair et solide, costaud. Et je faisais confiance.
C'est à ce moment que tout a commencé à prendre l'eau. Pas comme un tsunami, non, plus insidieusement, une infiltration régulière.
J'ai eu beaucoup de mal à récupérer les papiers pour le notaire. Il s'est focalisé sur un prêt important, il a fallu demander des justificatifs à la banque pour qu'elle en demande le remboursement à mon prédécesseur comme prévu et pas à moi.
Trois mois avant le jour J, la banque m'a confirmé le prêt. Sous conditions de caution de mes parents ET une de mon mari. Bon. A 30 ans, la caution parentale me semblait un peu abusive. Quant à celle de mon mari, j'ai demandé à quoi servait de s'être mariés en séparation de biens si c'était pour couler ensemble sur une histoire de prêt. J'ai dû faire d'autres banques. Ca a été long et inintéressant. On m'a proposé des solutions sans caution, des taux plus attractifs, des frais de compte pros plus réalistes. J'ai signé pour changer. L'offre de prêt n'est finalement pas arrivée à temps pour la signature de la vente que nous avons dû décaler. Et surtout j'ai été contrainte d'accepter de réduire la durée du prêt de 10 ans à 7 ans, ce qui majore les mensualités de remboursement. Je n'ai pas eu le choix. Enfin si, j'aurais pu tout annuler mais vis-à-vis de mon prédécesseur, je ne voulais pas. Trois mois après, mon argent, tout mon argent, est toujours sur les comptes de ma banque précédente, je n'y ai pas plus accès. J'ai eu de gros frais de cabinets dès le premier jour. Il faut avoir les reins solides pour s'installer. Je n'atteins pas le chiffre d'affaires de mon prédécesseur. Ce n'était pas mon but mais quand j'ai peu de travail, j'angoisse et j'ai du mal à respirer car j'ai peur de ne pas pouvoir rembourser. Je refuse les renouvellements sur le bureau de la secrétaire, je ne fais pas passer avant les autres les gens qui crient, pour le moment ça ne joue pas en ma faveur. Je mise sur l'avenir en pensant que ça sélectionne mes patients. Mais financièrement c'est plus difficile que si j'acceptais d'aller contre la médecine en laquelle je crois. Problème du paiement à l'acte.
Avant cela, deux mois avant le jour J, j'ai rempli un dossier pour le conseil de l'ordre, un dossier pour la cpam et encore un pour l'urssaf. Je pense que la secrétaire du cdom qui m'a expliqué qu'ils étaient "guichet unique" se foutait de moi.
J'ai rempli le dossier urssaf par internet pour gagner du temps. Mais pour le valider, il fallait l'imprimer puis l'envoyer. Bonjour le gain de temps. Par la suite, il a fallu renvoyer ce dossier 3 fois pour qu'il soit enfin pris en compte. Encore récemment, les impôts m'ont appelée pour me demander des précisions sur ce dossier de changements qui n'a pas été communiqué à tous les interlocuteurs. Joies de l'administration. Quand ce problème a été réglé, le courrier est arrivé au nom de mon mari alors que je ne l'ai mentionné nulle part. Il ne faut pas être une femme qui a une entreprise aujourd'hui en France.
J'ai dû envoyer les actes de vente au CDOM pour "relecture". En demandant ces documents, ils donnent l'impression de cautionner l'acte et de couvrir un peu la chose, ce qui n'est pas le cas en fait. Avec ce que me racontent d'autres d'ici, il semble que ce qui les pré-occupe c'est que les cabinets soient revendus pour que les anciens partent en retraite avec un bonus. Ils déconseillent la création, ils découragent les collaborations en mettant en garde l'installé pour qu'il ne se "fasse pas avoir par le collaborateur". Ils nous effraient à la réunion d'accueil post-incription au tableau d'un "la plupart des créations font faillite".
Concernant la cpam, j'ai été accueillie à bras ouverts par quelqu'un qui m'a présenté la nouvelle convention très vite. J'ai dû aider l'informaticienne dans ses manipulations sur l'ordinateur, ce n'était pas très rassurant. Ils m'ont promis que si j'avais des problèmes par la suite, je n'avais qu'à les contacter ce serait moins cher qu'une maintenance informatique. Et en effet, niveau paperasseries, ils ont toujours répondu rapidement à mes demandes. Par contre, l'aide informatique promise n'est pas disponible sous Mac, ils m'ont conseillé de m'adresser à mon informaticien, c'est moi qui le paie bien sur, pas eux, pour faire des feuilles de soin ou des arrêts électroniques pour leur faire gagner du temps et de l'argent, à eux.
J'ai rempli le dossier du conseil de l'ordre largement à temps. Je leur ai téléphoné pour être sure que j'aurai ma carte CPS pour débuter on m'a dit "oui oui" (deux fois oui, j'y croyais deux fois plus). Un mois avant, ne voyant rien venir, j'ai téléphoné, on m'a répondu "on ne peut envoyer la demande que 10 jours avant le début de l'activité et après il faut 6 semaines pour la faire". Cette consigne illogique provenant du conseil de l'ordre national, je l'ai contacté, ils ont levé la durée des 10 jours. Mais le CDOM a quand même attendu 9 jours avant le jour d'ouverture pour m'envoyer le document. J'ai commencé mon activité sans CPS. Deux effets : premièrement pendant un mois j'ai fait des tiers payants sur feuille papier qui ne me sont pas encore réglés, deuxièmement vu que nous devons favoriser les feuilles électroniques il semble que je serai pénalisée financièrement rapport à la dernière convention. J'ai eu ma CPS un mois trop tard.
Dix jours après avoir débuté, je pensais être dans le bain. Je commençais à me détendre. C'est là que par hasard à la banque, qui a aussi les comptes de la SCM et de la SCI, la banquière m'a parlé du déficit de 12000 euros du compte de la SCM. Passé le choc, j'ai fait le point. Il y a des tas de prêts en cours sur les SCM et SCI. Il semble que le notaire n'ait pas bien fait son boulot, que tous ces prêts auraient dû être dans l'acte de vente. Le notaire m'a expliqué que ce n'est pas sa faute, c'était à mon prédécesseur et à la banque de mentionner ces prêts. Il m'a expliqué que comme moi, s'agissant d'un médecin qui vendait, il avait fait confiance. J'ai passé un temps incroyable à contacter mon prédécesseur qui a fui la france quelques temps pour éviter les reproches des patients, le comptable de la scm et de la sci, un nouveau comptable pour remonter les choses sur des bases propres, à faire un scandale à mes associés en criant rouge comme une tomate en plein dans le couloir, à faire des allers-retours à la banque, à rencontrer mon prédécesseur qui ne voit pas où est le problème... Tout ça n'est toujours pas réglé. C'est en cours. D'après mon nouveau comptable, devant lequel je me suis effondrée en pleurs avec classe parce que j'ai l'impression (réelle) que je rembourse des choses qu'on m'a cachées, ce n'est pas si catastrophique. Bon bah ça va alors. C'est juste un peu la merde.
Après 2 mois de démarches, la situation financière n'est toujours pas assainie. Je vais payer des agios sur les dettes créées avant moi. L'ex-comptable n'a pas fini de tout régler. Mon prédécesseur est toujours en vadrouille. Mes comptes bancaires sont toujours divisés sur 2 banques.
Je ne parle pas des pleurs des patients parce que "changer de médecin c'est trop dur", des reproches envers le Dr Dieu qui "aurait pu attendre" et "aurait pu prévenir chacun par téléphone", des reproches envers moi parce que je ne parle pas le dialecte, je n'habite pas le village, je ne cède pas à tous les caprices... Toutes ces phrases qui font que j'ai envie de partir en courant et qui m'ont fait craquer il y a 15 jours.
Je pensais avoir pensé à tout. Je pensais qu'avec une secrétaire et un comptable, j'aurais plus de temps pour les patients et les problèmes médicaux à gérer. Mais en fait c'est plus compliqué.
Le week-end dernier, j'étais à un mariage. J'ai rencontré des gens qui travaillent dans le commercial, la création d'entreprises, des gens qui, quand je leur ai raconté, m'ont dit "toi t'es vraiment pas une businesswoman". Ben non, moi j'ai fait médecine. On m'a appris à être un médecin hospitalier salarié. A aucun moment, on ne m'a parlé création de cabinet, pièges financiers, comptabilité, administration... On pourra me répondre que bien sur quand on crée une entreprise, il y a des surprises et des déconvenues. Si j'avais créé une entreprise j'aurais suivi des cours de compta et je me serais renseignée à la chambre de commerce et d'industrie.
Je pensais qu'en m'adressant à des gens compétents comme un notaire, j'éviterai les pièges. je suis tombée en plein dedans. Maintenant tout le monde se renvoie la balle. Je pense (enfin j'espère) que tout va s'arranger. Mais j'en veux à beaucoup de monde :
- à la fac pour ne pas m'avoir préparée : nous devrions avoir des cours de gestion simple, à propos des scm, à propos de la compta...
- à moi-même pour ne pas avoir choisi le poste salarié pépère qu'on me proposait,
- au cdom pour son mépris depuis mon arrivée ici,
- au notaire pour son manque de conseils alors que je le lui avais demandé,
- à l'ancien comptable pour sa désastreuse comptabilité,
- à mon prédécesseur et mes associés pour leur catastrophique gestion et leur façon de me faire croire que je me scandalise d'un rien,
- à moi-même encore pour ma naïveté...
Je voudrais dire aux autres qu'il faut s'installer, que c'est vraiment bien d'avoir ses patients, de pouvoir faire du tri dans les prescriptions, de fixer ses horaires, sa façon de faire... Parce que ça fait du bien de ne plus devoir se caler sur la façon de faire des autres. Parce que c'est bien de faire la médecine en laquelle on croit. Mais sincèrement comment pourrais-je le dire alors qu'encore aujourd'hui je me demande si m'installer c'était vraiment une bonne idée?
Edit : pour préciser, je n'ai pas racheté de patientèle à proprement parler. j'ai racheté des murs de sci et des parts de scm. Mais racheter des parts engage sur le
passif, et c'est là que ça blesse. Je suis contre le rachat de patientèle.