Germaine, 86 ans

Publié le 28 Février 2012

 

La première fois que j'ai vu Germaine, c'était en urgence, elle venait de faire un malaise. C'était l'heure de débuter les consultations, je m'en souviens parce qu'après j'ai été en retard, les patients ont ronchonné, ils n'ont pas bien porté leur nom ce soir-là. Sa rue n'existait pas dans le GPS mais c'était pas trop compliqué. Elle se sentait déjà mieux quand je suis arrivée. J'ai conclu à un AIT, parce que ce n'était pas le premier. Elle ne voulait pas aller à l'hôpital, je ne voyais pas l'intérêt qu'elle y aille, je l'ai expliqué à sa fille. Germaine m'a souri. Ca fait un moment, elle est toujours là, ce n'était pas un mauvais choix.


La fois suivante, elle m'a ouvert la porte, elle m'a regardée droit dans les yeux et m'a dit "on s'est déjà vus nous n'est-ce pas?". J'ai noté qu'elle avait toute sa tête, malgré ses petits AIT à répétition. Ses yeux bleus sont les plus vifs et incisifs que j'ai jamais vus. Elle m'a surprise quand elle m'a dit "je ne vois plus très bien, y a comme un voile". Derrière ses yeux qui marchent plus trop, le cerveau fonctionne encore très bien. Quand j'arrive, souvent c'est Questions pour un champion à la télé. Moi aussi j'aime bien, même si j'arrive pas à répondre à grand chose et que ça passe pendant que je bosse. Je lui ai déjà conseillé d'écouter la radio ou d'écouter des livres en CD plutôt que de regarder la télé puisqu'elle ne voit pas. Mais Julien Lepers c'est Julien Lepers, vous pouvez pas comprendre.


Je vois régulièrement Germaine. Maintenant je sonne et je rentre, j'attends plus dehors, ça caille, ya du vent dans sa cour. Le rituel est toujours le même, c'est souvent ma dernière visite sur le chemin pour rentrer, je peux prendre mon temps. Nous nous asseyons. On papote puis je l'examine. Faut que je fasse attention parce qu'elle minimise un peu tout parce qu'elle ne veut pas aller à l'hôpital. J'ai toujours pas compris pourquoi, mais à travers ses petits bouts de vie je crois sentir qu'un jour elle me racontera que son mari y est mort. J'ai fait un peu de vide dans ses traitements. Elle est toujours d'accord avec moi. Presque toujours en fait, j'arrive pas à lui faire arrêter son somnifère. Je désespère pas. 


Elle me regarde avec ses yeux tellement intelligents et elle me raconte des bribes de sa vie. Jamais les mêmes. C'est sympa. Elle fait partie de ceux qui sont partis en Haute-Vienne et qui en sont revenus. Elle aurait bien aimé pouvoir bénéficier d'une contraception parce que quatre enfants, pour elle, c'était trop. Deux ça lui aurait suffi à Germaine. Elle trouve que nous les filles de maintenant on a bien de la chance. Parce qu'elle a beaucoup travaillé en parallèle. Elle a les mains calleuses et arthrosiques des travailleurs de la terre.


Je pense bien que c'est la seule qui ne m'ait jamais reproché de ne pas parler le dialecte. C'est la seule qui ne m'ait jamais dit "je suis tellement déçue que Dr Dieu soit parti". La seule qui ne m'ait pas demandé où j'habite en faisant une tête de six pieds de long parce que j'habite pas au Village. Avec elle, ça a été tout de suite naturel que ce soit moi. Ca ne s'explique pas. C'est aussi la seule qui me demande comment je vais avec une sincérité qui me touche. Une fois, j'ai pleuré dans ma voiture en sortant de chez Germaine parce qu'elle m'a dit que ça devait pas être facile pour moi et que je voyais qu'elle le pensait.


Parfois je pense que Germaine me manquera quand elle ne sera plus là. Et j'ai beau minimiser ses AIT en disant qu'ils sont "petits", ça finira bien par arriver. Et ça me fend le coeur.

A ce niveau, c'est plus que de l'empathie et je le sais bien. Mais bon c'est Germaine et moi. Et c'est comme ça.


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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acudoc 11/06/2012 11:59

Bonjour Fluorette, je parcours ton blog depuis quelques jours. Bravo pour cette belle écriture et les émotions que tu parviens à faire passer (jeune maman, je suis super émotive en ce moment, et
j'avoue que j'ai versé quelques larmes en lisant certains de tes textes). J'ai vu une Germaine hier soir, en garde, je la voyais pour la première fois, et sûrement la dernière. Elle m'a tellement
touchée que j'aurais pu passer le reste de la soirée chez elle, à la rassurer, à papoter, à refaire le monde. Je suis resté 1h et suis partie un peu à reculons. Cette semaine, je me permettrais de
l'appeler pour prendre de ses nouvelles. Merci encore de me faire me souvenir de ces moments là!

Fluorette 13/06/2012 06:26



Halala les hormones! 


Il y a tellement de Germaine. On peut tous avoir la nôtre. Merci de m'avoir lue



Zigmund 29/02/2012 08:57

j'en ai beaucoup de "germaine", adorables luttant jusqu'au bout pour rester chez eux, attendrissants.je fais encore qq rares visites à domicile. S'ils nous touchent ou nous émeuvent, c'est pt être
aussi parce qu'ils nous rappellent nos parents ou grands parents. en médecine on ne nous a pas prévenus d'un truc dur : si nous ne nous voyons pas bp vieillir, à travers nos patients, ce sont nos
parents que nous voyons vieillir...tu vas rencontrer quelques "germaine" qui "prennent soin de toi" et vont te renforcer.

Fluorette 02/03/2012 06:44



Bien sûr elle me rappelle ma grand-mère. C'est dur de voir vieillir nos patients. J'en ai plein qui décèdent en ce moment, c'est pas facile d'y être confrontée si souvent.



Georges Zafran 28/02/2012 19:53

Elles est belle ton histoire =)

Fluorette 02/03/2012 06:44



Elle est vraie.



Pascal Charbonnel 28/02/2012 15:11

Ma germaine à moi s'appelle Arlette. Je lui ai arrêté son somnifère. Elle a moins bien dormi, s'est levée la nuit pour faire pipi, est tombé, s'est fait un sous dural et ne va pas très bien.
Un conseil, laisse-lui son somnifère :-)

Fluorette 02/03/2012 06:43



J'en ai une qui est tombée car trop enfarinée par son somnifère, elle s'est levée pour faire pipi. C'est un dilemme... Il faudrait juste qu'elles arrêtent de faire pipi :)



typhaine 28/02/2012 14:29

euh oups, me suis trompée de billet pour poster mon commentaire, c'était pas pour Germaine, c'était pour le précédent.
Heureusement qu'on a des Germaines dans ses patients pour faire mieux passer d'autres patients plus égoïste.