Georgette, 80 ans

Publié le 18 Juillet 2011

 

Je suis dans la bonne rue mais les numéros ne sont pas logiques. Les pairs et les impairs ne sont pas triés par côté mais un peu n'importe comment. Parfois je voudrais pendre par les pieds ceux qui nomment et numérotent les rues. Ils n'ont jamais dû avoir besoin de chercher une maison, le soir, sous la pluie. Et encore, ici j'ai de la chance, on voit assez bien les numéros, parfois il faut se contorsionner, certains ont beaucoup d'imagination pour les cacher. Finalement, c'est là. Derrière un grand portail. Je rentre.

Elle me guettait. Pas besoin de sonner que la porte est déjà ouverte. Elle est fière de se rappeler que nous nous sommes déjà vues. Elle me questionne "en quel mois on est hein?" En juillet, je lui réponds. "Ah bah ça ne se voit pas. Quand même pour les enfants, c'est pas des vacances, franchement. Comment voulez-vous qu'ils jouent dehors? Si on ne peut même plus profiter Halala Et puis pour mes douleurs, forcément c'est pire. J'ai déjà remis le chauffage hein, vous sentez comme ça fait du bien". Moi je suis en tong et T-shirt, la pluie ne me dérange pas. Evidemment, quand elle parle, elle avance moins vite voire elle s'arrête pour me regarder et vérifier que j'acquiesce à ses récriminations. Je hoche la tête. J'ai accroché mon demi-sourire compassionnel sur mon visage. Elle doit penser que ça va, je suis de son avis. Elle se retourne et continue d'avancer.

Elle me propose une chaise. Elle ne va pas plus mal que d'habitude. C'est difficile de l'examiner parce qu'elle parle tout le temps et même quand je lui demande de faire une pause pour l'auscultation, elle n'arrête pas. L'examen est inchangé, dans les limites de sa logorrhée. Elle n'a pas chuté. Comme le somnifère ne peut se renouveler pour plus de 28 jours, nous venons renouveler tous les 28 jours. J'ai déjà essayé de lui arrêter mais à chaque fois j'ai eu le "je ne peux pas dormir sans et celui-là ils me l'ont donné à l'hôpital, c'est le seul qui est bien, il ne me fait pas de mal" J'ai bien essayé d'expliquer que le n$ctr$n c'est vraiment une cochonnerie, qu'on pourrait décroitre, qu'on pourrait d'abord essayer un moins fort, qu'arrêter brutalement, je ne suis pas d'accord non plus, et pourquoi pas des plantes plutôt ... J'ai avancé beaucoup d'arguments, j'ai donné plein d'idées. Elle le prends toujours, consciencieusement, tous les soirs. "C'est l'hôpital, docteur, qui me l'a prescrit" Non, je ne peux pas lutter contre la toute-puissance hospitalière.

Pourtant, elle leur en veut. Elle me raconte à chaque fois comme ils lui auraient filé une maladie au don du sang. Dans son dossier, je n'ai rien trouvé qui irait dans ce sens. Mais elle, elle en est sûre. "Parce qu'avant, docteur, j'y allais avec ma soeur, on s'allongeait, j'étais jeune alors. Ils nous piquaient mais ils étaient dans notre dos, on ne pouvait pas savoir s'ils changeaient les aiguilles. Alors, j'ai attrapé La Maladie". La Maladie semble mériter une majuscule tant elle semble grave, tant elle semble réelle. Elle est déjà passée au sujet suivant et me montre son bandage. "J'ai mal docteur, depuis longtemps, parce que j'ai une carence et des problèmes de sang, alors mes os cassent, souvent" C'est pareil que pour le reste, dans son dossier, il y a un bien une hypertension et un cancer du sein, opéré, traité, guéri depuis le temps, mais rien d'autre. Et elle ne se casse rien. Pour l'instant.

J'essaie d'écrire l'ordonnance, je lève souvent les yeux pour la regarder parler. Elle va me chercher la photo de sa petite fille. "Elle est jolie, hein qu'elle est jolie" Je regarde la photo. Je dis "ah oui". Elle est déjà en train de m'expliquer qu'elle fait du piano et qu'elle joue très bien, elle ne s'arrête pas. L'ordonnance est finie, la FSE aussi. Elle embraie sur la belle-fille qui ira chercher les médicaments "qu'est ce qu'elle est gentille, elle est pas obligée pourtant hein mais elle est gentille. Ils s'occupent tous bien de moi" Je regarde la pendule. Je me laisse encore 5 minutes pour écouter. Cela fait déjà tellement longtemps que je suis là, d'autres patients m'attendent. Au bout d'un chapitre de sa vie déjà entendu les fois précédentes, je me lève. Elle me retient avec une autre histoire. Je lui serre la main. Elle m'accompagne jusqu'à la porte. Les histoires de sa vie sont les mêmes à chaque fois. Elle me fait coucou du haut de l'escalier. Je la laisse à sa solitude...

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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anne 29/08/2011 00:03


bonjour, j'adore votre blog et vos histoires.. continuez comme cela.
j'en profite pour dire que dans un village, j'ai désesperement cherché un numéro : cela passait du 80 au 124 d'un coup... il y avait juste un petit terrain vague dans la rue.. rien qui n'explique
ce " saut" ... 4 éme dimension.
:-)


Fluorette 29/08/2011 13:24



Une faille spatiale! Il en reste encore! 



Kyra 20/07/2011 15:31


Oui, les somnifères...
Le mieux c'est comme pour le tabac: ne pas commencer!
J'ai essayé de sevrer un certain nombre de "Georgettes" ... avec peu de succès (parfois une qui devient accro au rituel de la tisane)
Finalement je crois que à 80 balais + la solitude il vaut mieux leur foutre la paix. Franchement elles ont l'air de les supporter très bien leurs somnifères. En tous cas mieux que leurs
insomnies!
Je fais toujours une tentative, ou 2 et puis après je les laisse vivre et dormir!


Fluorette 20/07/2011 18:42



Sauf que parfois, le somnifère + le pipi nocturne = chute et col du fémur... Et souvent, ça ne les fait pas plus dormir.


Mais j'avoue que j'abandonne souvent. Le mieux étant de ne jamais commencer comme tu le dis



lesbanalitesdalbane 20/07/2011 14:33


J'ai passé un long moment sur votre blog il y a quelques jours. Vos récits vivants m'ont touchée...


Fluorette 20/07/2011 18:43



Merci et bienvenue



wain" 19/07/2011 21:53


ds certaines communes, les numéros de maison sont égaux (enfin, parait il, jamais mesuré en personne) à la distance entre maison et mairie, ou entre maison et début de la rue ...


Fluorette 20/07/2011 18:43



C'est le meilleur système, mais c'est rare



nfkb 19/07/2011 12:24


tu conduis en tong sous la pluie ??? so hazardous ! la bisette à georgette !


Fluorette 19/07/2011 12:54



Bien sur!


Si je ne fais pas prendre l'air à mes orteils l'été (même s'il pleut), quand le pourrais-je?