Ernestine, 91 ans ou la petite histoire dans la Grande Histoire

Publié le 5 Mars 2012

Elle est toute petite et voutée, son visage tout rond est une sacrée bouille malgré les années. Elle est assise au même endroit que d'habitude, en face de moi, en sous-vêtements, elle refuse toujours de se rhabiller avant que je sois partie. Elle me donne froid rien qu'à la regarder. 

- J'ai encore 2 filles, j'en ai une qui est morte vous savez. Elles sont vieilles déjà, plus de 60.

- Vous les avez eu tôt, à 20 ans?

- Non, pas du tout. A l'époque c'était la guerre. On ne se mariait pas en ce temps-là. On a attendu, à 27 ans, pis après j'ai eu les enfants. C'était difficile. Un jour on a dû partir, comme ça, on a même pas fermé la porte à clé. On a laissé nos maisons, nos affaires, tout. Et quand on est arrivé là bas...

- En Haute-Vienne?

Je pose mon stylo et je pose ma tête entre mes mains.

- Oui, en Haute-Vienne. Ben là-bas, il n'y avait rien. On avait pas fermé à clé. On avait tout laissé, on n'avait rien pris, pas eu le temps. On avait pris la charrette à chevaux pour aller jusqu'à la gare. Et là-bas y'avait rien. Rien! Rien du tout! Et quand on est revenu, c'était pas mieux vous savez. A un moment, les américains sont arrivés pis au Nouvel An, ils sont repartis. Ca se battait pas loin. Les allemands sont revenus jusqu'en mars. Tout l'hiver 44-45, on l'a passé à la cave, tous ensemble, autour d'un petit poële. C'était dur. On avait faim. On dormait sur les betteraves et les patates. Il neigeait dehors. Juste un petit poële. Mais là-bas, à MoyenVillage, c'était pire, ça se battait là-bas, encore pire à GrosVillage. C'était vraiment dur. Comment j'ai pu vivre si vieille après avoir vécu ça?

- Je crois qu'on ne peut pas imaginer.

- Non on peut pas. Quand j'en parle, je vois que les gens ils ne comprennent pas. Moi maintenant parfois, le soir, quand j'arrive pas à dormir, c'est à ça que je pense. C'était pas facile. Et comment c'est possible que je sois toujours là?

Elle a les larmes aux yeux.

- Moi j'ai appris le français. Mais ceux qui sont restés ici ils devaient apprendre l'allemand. C'était un crime de pas le parler. Pis après ça a été l'inverse. Pour ça que certains vous comprennent pas.

Elle fait une pause

- Mes frères sont morts aussi. Pour mes parents, vous imaginez, perdre deux enfants. Il y en a un qui est mort sur le front russe. On a eu un courrier, on sait pas trop comment il est mort. Il faisait encore plus froid là-bas. L'autre est mort là-bas, près de l'Italie... Où ça déjà? Ah oui, en Sicile. Il a été fait prisonnier. Il nous a écrit une lettre comme quoi on lui demandait de choisir s'il voulait aller avec les anglais ou les français. Il est allé avec les français. Et il est tombé malade. On nous a dit qu'il était mort que six mois plus tard.

Elle tape du doigt sur la table pour accentuer le délai. Son regard est trouble.

- Et vous vous êtes mariés après?

- Ben, pas tout de suite, il n'y avait plus rien. Tout était détruit. Mon mari était menuisier, il faisait des fenêtres pas des meubles mais ma mère elle m'a dit "vous pouvez quand même pas vous marier, personne n'a rien". On a attendu. Et après on s'est marié. 

Toute cette douleur dans ses yeux.

J'ai repris mon stylo et fini les ordonnances. J'ai laissé Ernestine à son rhabillage. Et j'ai continué les visites.

 

Ce soir, je me rappelle ce qu'elle m'a raconté. Pendant qu'elle parlait, j'essayais de retenir pour ne rien oublier. Des images des musées visités l'été dernier me revenaient, les bruits des balles diffusés pendant les visites censés rendre tout ça plus réaliste. Je regarde des sites évoquant cette époque et les grandes batailles. Les dates collent parfaitement avec son histoire. Je trouve ça extraordinaire.

Les rencontres que m'offre ce boulot sont formidables parfois.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Ambroisia 16/12/2012 17:20

Pour ma part je pourrais rester des heures à écouter ces histoires qui nous en apprennent finalement beaucoup sur la "grande Histoire", de façon beaucoup plus ludique que les manuels scolaires
!
C'est très enrichissant d'entrevoir ces époques révolues, ces modes de vie si différents du notre ...
Le plus drôle c'est quand ils nous montrent des photos d'eux étant jeunes, et qu'on voit que le petit vieux tout flétri était un pur beau gosse !

Ca me renvoie aussi à ma propre histoire, mes parents ayant connu la guerre et fui un régime autoritaire (mais pas sur ce continent). C'est assez dingue de les écouter raconter comment ils sont
partis, comment ils sont arrivés dans un pays où ils ont du s'adapter à une nouvelle vie, très différente de celle qu'ils avaient connue, comment ils sont finalement arrivés en France et les
galères qu'ils ont traversé ...

Soo 12/03/2012 07:23

Une fois, je parlais avec une patiente, une ancienne choriste de 90 ans qui me disait "Une fois j'ai accompagné un monsieur très bien, il jouait du violoncelle... Vous savez, celui qui a joué à la
chute du Mur de Berlin..." Elle gardait même la photo sur sa table de nuit.
J'en reviens toujours pas.
Les patients ont tellement de choses à raconter au-delà de leurs problèmes de santé et nous on l'oublie si souvent...

muriel 08/03/2012 10:54

c'est là toute la richesse de ces rencontres toujours avoir en tete que notre plus vieux, notre plus vieille n'a pas toujours été cette petite "pomme" flétrie et écouter, prendre son temps pour
libérer la parole, laisser le temps pour que ça remonte, ça vive encore des années après,essayer de déculpabiliser ,accepter d'etre encore là malgré toutes les pertes, les chagrins innommables
écouter que la vie passe vite, trop vite et que c'est le seul bien que l'on a.... ces rencontres nous renforcent, nous rendent plus humain, c'est d'une richesse inestimable.

Gélule 07/03/2012 22:50

Je crois que ces morceaux de vies, ces histoires singulières dans la grande Histoire Commune, c'est une des grandes raisons pour lesquelles j'adore notre boulot. C'est une chance d'entendre tous
ces récits, d'une époque qu'on n'a pas connue, de pays où l'on n'a jamais été, de cultures qui ne sont pas les nôtres. En rentrant dans l'intimité des gens par la relation de soin on en vient à
recevoir toutes ces histoires, et c'est une richesse extraordinaire.

Marietoune 07/03/2012 22:16

C'est très émouvant. Très. Nous avons tous une petite histoire de famille dans la grande Histoire.

Ma grand-mère est en fin de vie, elle m'en a raconté des choses. Je me dis souvent qu'il faudrait que je les retranscrive. J'ai souvent pensé pourtant à l'enregistrer, elle était juive et
parisienne, ça pourrait prendre des heures.
Et puis à chaque fois elle est tellement heureuse de me voir et que je lui raconte les derniers potins. Enfant elle me racontait tout et maintenant elle n'a plus envie.

Et soudain il y a deux semaines au téléphone, elle ne m'a pas reconnue. Je pensais qu'Alzheimer était une maladie qui venait progressivement. Mais non ça tombe d'un seul coup, c'est terrifiant.
Toute cette expérience et cette sagesse évaporées.

Fluorette 12/03/2012 17:03



J'aime bien écouter ces histoires. Pour les mêmes raisons que toi. Parce que c'est intéressant. Et parce que c'est notre histoire à tous.


Alzheimer c'est parfois d'agravation brutale. C'est horrible pour les proches. Bon courage. Il peut y avoir encore de bons moments.