Dimanche d'astreinte

Publié le 7 Mars 2011

Dimanche matin, tôt, le téléphone sonne, c'est le régulateur. A ce moment tu as des envies de meurtre. Le Régulateur. Ce pourrait être un titre de film. Tu visualises très bien. Tu le tortuterais avec des histoires de patients en l'enroulant dans un cable téléphonique, tu l'électrocuterais avec des fils de téléphone. Les téléphones n'ont plus de fil de nos jours. Bon, ça serait une histoire de merde mais tes 2 neurones mal réveillés ne peuvent visualiser que ça. Un mauvais nanar.

Tu te demandes si à un moment, ce week-end, le téléphone s'arrêtera de sonner. Une astreinte débutant samedi midi et finissant lundi 8h... Ce téléphone qui sonne tout le temps. A ce niveau, ce n'est plus de l'astreinte. Pourtant cette garde est régulée. Il faut croire que les régulateurs ne sont pas très bons ce week-end. Tu regrettes une fois de plus la normandie où les astreintes s'arrêtent à minuit, ce qui permet d'avoir de façon sûre 7 heures de sommeil. Tu régulais toi-même et tout se passait bien. Le lendemain tu pouvais bosser correctement et tu pouvais en faire régulièrement, en plus de tes journées de boulot, c'était vivable.*

Quand tu es d'astreinte, tu as tellement de mal à t'endormir, savoir que ça ne sonne pas te permettait de relâcher la pression et de dormir. Il vaut mieux être performant 28 heures sur 40 que mauvais 40 sur 40. Trêve de regrets. Tu décroches. D'un air enjoué, le régulateur te parle d'un homme qui a un problème ophtalmologique. Par téléphone, tu dirais que c'est un décollement de rétine. Ca ferait gagner du temps qu'il aille directement en ophtalmo. Lui te dit que peut-être ce serait une conjonctivite et qu'on ne peut pas envoyer tout le monde à l'hôpital... Argument débile vu l'histoire. Avez-vous fait les mêmes études? 

Tu vas au cabinet, tu es fatiguée, vraiment. Cette nuit, tu as failli t'endormir en conduisant. Si tu avais croisé une biche, tu l'aurais forcément prise sur ton pare-choc tout neuf. A la limite, la visite de 2h du matin pouvait se justifier. Mais à 4 heures, on t'a envoyé sur une adresse que Tomtom, plutôt bon d'habitude, ne connait pas. Tu as donc appelé les gens, une hystérique a répondu que c'était facile, que c'était pas loin d'un garage désaffecté, que les caravanes étaient au bout d'un chemin, comme quoi il fallait à tout prix la voir, qu'elle faisait une crise d'angoisse parce que les autres s'étaient battus au couteau devant la caravane. Bon, là tu t'es arrêtée au bord de la route, tu as rappelé le 15 et tu as fait demi-tour. Tu n'a pas l'âme d'une héroïne, tu iras te prendre un coup de couteau une autre fois. Merci Tomtom.

Tu allumes l'ordi, tu essaies de te réveiller, c'est dur. Le monsieur arrive. Ce qu'il te raconte et ce que tu vois (ou plutôt ne vois pas) ne ressemble pas à une conjonctivite... Ca te confirme le décollement de rétine. Tu lui expliques. C'est à ça aussi qu'il avait pensé. Tu mets du temps à trouver la date, tu mets du temps à écrire le courrier. Il te demande si ça va. Oui ça va. Tu lui dis en souriant que tu es fatiguée. Il dit qu'être fatigué ne permet pas de travailler dans de bonnes conditions. C'est une évidence. Il ne râle même pas pour le prix élevé de cette inutile consultation.

La journée avance, ça sonne régulièrement. Au milieu de nombreuses visites inutiles, tu trouves le temps de faire une scène à Mr Poilu, qui sait dans quel état la fatigue peut te mettre alors il laisse couler. Pourtant tu as crié, dit des horreurs, que tu voulais quitter cette région pourrie, repartir bosser là où tu aimais ton boulot et claqué la porte. Fort. Les voisins ont du sentir les murs trembler. Puis tu as envoyé un sms d'excuses. Lamentable. Il espère toute la journée que vous pourrez aller vous balader et donner du pain aux canards. Ca n'a jamais été possible. Pourtant les canards ne sont pas loin. Tu as enchainé les visites, non justifiées mais régulées alors pas le choix. Tu t'es piquée même, heureusement l'aiguille était propre, il ne manquait plus que ça.

Le soir, le téléphone a encore sonné. Tu as reconnu le régulateur, tu l'as cotoyé à SOS Médecins. A SOS, ils acceptent toutes les visites. Ils ne régulent pas en fait. Ils envoient un médecin à la moindre demande. Ils ne se rendent pas compte que toi tu es là 48h et que ça fait déjà 8 jours non-stop. Eux n'ont pas ces horaires-là. Ils ne font pas de la médecine générale.** 

Tu es rentrée à 23h30 à la maison, après une histoire pour laquelle tu rappelleras la patiente lundi, tu aurais dû l'obliger à aller aux urgences ça t'aurait apaisée. Mr Poilu a préparé la tisane aux fruits rouges, ta préférée, celle qu'il va exprès acheter en Allemagne. Vous l'avez bue devant les experts, tu ne te rappelles pas l'histoire, tu as juste rigolé qu'ils bossent de nuit à aller explorer des maisons désertes ça rend mieux à l'écran, tu as enfoui ta tête sur son torse. Vous êtes allés dormir. Cette nuit ça n'a pas sonné. Bonheur et délectation. 

Tu ne bosses pas ce lundi, heureusement. Tu peux profiter des séries débiles du matin de la 2. Ca fait des mois que tu n'as pas regardé et ça n'a pas changé. Celle qui était médecin est maintenant styliste. Tu réfléchis. Finalement tu pourrais arrêter médecine et ouvrir le salon de thé dont tu as toujours rêvé. La nuit, le salon de thé c'est fermé! Ces derniers temps, tu hésites vraiment.


* Si une instance supérieure passe ici, on peut rêver, les gardes complètes sont un problème. Ce n'est pas compatible avec le maintien de l'ouverture des cabinets dans la journée (mais SOS médecins n'est pas une solution, le système mis en place dans l'Eure oui. L'offre entretient la demande) Mon estimé confrère, le Dr Tarpin dont on ne parle pas assez, a assez milité dans ce domaine, il en paie aujourd'hui un bien lourd prix. On me dit souvent "vous les jeunes vous vous plaignez tout le temps". J'ai vu assez de mes confrères, parfois jeunes, en burn out. Je ne veux pas finir comme ça, je ne veux pas divorcer, je voudrai voir mes gamins si un jour j'en ai. La médecine a changé, le monde a changé. Le médecin n'a plus le droit au respect, il n'est qu'un prestataire de service qu'on engueule quand il n'arrive pas assez vite et qu'on rechigne à payer. Les problèmes des gens ont changé : écouter la misère, les difficultés et harcèlements au travail, les problèmes psychologiques de plus en plus nombreux, demandent de savoir se préserver. Pour cela il faut avoir une vie à soi. Il est temps de se rendre compte qu'être corvéable à merci n'est pas l'avenir. Et puis tous les rhumes et "je viens avant que ça s'agrave" vus dans la journée sont des consultations inutiles. L'offre crée la demande, je m'en rends compte en comparant les différents systèmes de garde auxquels j'ai été confrontée. Je me demande comment tiennent ceux qui ont des enfants. J'envie Mr Poilu qui s'endort dès sa tête posée sur l'oreiller. Je n'y arrive pas. Si je veux travailler jusqu'à la retraite, il est possible que je ne sois pas volontaire pour faire les gardes. Ca fait même partie des raisons qui font que j'hésite à m'installer. Et puis tout cela a un coût. Il est temps d'éduquer les gens et de se poser les vraies questions si on veut que tout le système ne s'effondre pas.

** un jour j'écrirai tout ce qui fait que je leur en veux tellement et combien ils participent au trou de la sécu

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Docmam 15/09/2011 23:45


Avec des enfants... il faut juste un peu plus d'organisation...
Je suis remplaçante, je fais également des gardes, et mon homme est pompier, de garde ou d'astreinte une semaine sur deux, quand il n'est pas à Paris pour son boulot...
Ca demande un peu d'anticipation, pour pas etre de garde en même temps, et heureusement je pense qu'on a une nounou adaptable et des grands parents pas trop loin...

Les gardes dépendant vraiment du coin où tu te trouves je pense, ici je n'ai pas à me plaindre de la régulation. Que ce soit les gardes en maison médicale jusqu'à minuit en ville; ou garde régulée
jusqu'à 8h en campagne, je n'ai jamais été appelée après minuit; la PARM elle même me l'a confirmé : "on n'appelle jamais le médecin de garde après minuit"...


Fluorette 20/09/2011 09:16



Avec des enfants, il faut une bonne dose d'organisation!


Ici on est souvent réveillé, il y a trop de garde où on est appelé pour des conneries à 4h... Et la gendarmerie est grandement responsable d'une grosse partie des appels.



GdA 04/04/2011 19:37


Pour l'instant, je tiens plutôt bien, mais c'est vrai que je n'envisage pas que cela dure éternellement et j'ai déjà fixé une limite d'age à partir de laquelle j'exigerai personnellement que mon
activité soit débarrassée des astreintes (au moins à ce rythme). J'ai déjà eu maille à partir avec le CDOM à ce propos. Ils sont avertis que si cela devient une obligation légale je quitterai
simplement le secteur pour aller en ville, ou je me placerai hors convention, ou je refuserai simplement de faire les gardes.
Ce que je voulais simplement dire, c'est que, pour moi, le simple fait de savoir que je peux faire autre chose, rends déjà les choses un peu plus supportables.
Mais c'est personnel.


Fluorette 05/04/2011 07:53



"le fait de savoir que je peux faire autre chose rend les choses un plus supportables". Ca me conforte dans l'idée que lorsqu'on force les gens à faire ce qu'ils ne veulent pas, ça devient
insupportable!


Je vous souhaite de tenir le plus longtemps avec le sourire! 



GdA 31/03/2011 10:14


Bonjour.
Médecin en zone de montagne, je suis d'astreinte une nuit sur 5 en hivers et en été, et sur 10 le reste de l'année, ainsi qu'un WE complet sur 2 ou 4 suivant l’affluence touristique. Et à chaque
appel du SAMU, je me fais les mêmes réflexions comme vous : "qu'est-ce que je fous là ?" et "quel métier de merde !"
Je hais cordialement toutes les "autorités de tutelles" qui nous cassent les pieds à longueur de journée.
Pourtant je continue de m'amuser comme un petit fou avec mes patients et je ne me vois pas changer de métier en ce moment.
Il faut dire que qu'à 46 ans j'ai déja changé 3 fois. Je crois qu'un des seuls avantages de notre métier, en ce moment, c'est justement ce luxe de pouvoir changer à tout moment d'orientation,
passer de la méd générale, à l'urgence, d'un fonctionnariat en service de médecine à l'addictologie en CSAPA, de la médecine thermale à la médecine de montagne...
C'est un luxe dont on ne se rend parfois pas compte, et qui devrait nous apporter une certaine "sérénité".
Après des années de protestation contre les actes qui n'augmentent pas, les patients qui exagèrent, les caisses qui nous harcèlent avec leurs tracasseries administratives, je suis dans une phase
plus zen, où je me régale avec les "braves gens" et je conchie généreusement avec le sourire, ceux qui m'emm...
Un autre avantage de la démographie déclinante...


Fluorette 02/04/2011 13:25



Si vous tenez bvien ce rythme c'est peut-être parce que justement ça ne fait pas longtemps. Qui sait ce que ça donnera sur le long terme? J'espère que ça continuera de vous plaire autant.


C'est un luxe de pouvoir changer de boulot. Mais si on n'en a pas envie? Si on souhaite juste faire de la médecine générale ambulatoire? Ce devrait être possible de le faire longtemps



zibeline 16/03/2011 21:58


Oh oh, exactement ma réflexion de 5h du matin (endormie depuis 30 min), consultation pour constipation chez une fillette de 8 ans aux urg ped...
1) Mais qu'est ce que je fous là ? Je ne suis pas faite pour ça !
2) mais quel métier de merde...


Fluorette 17/03/2011 08:57



Et puis surtout j'aimais quand consultation à 5h en urgence pour constipation : ah bah on va attendre l'ouverture de notre pharmacie... Bah oui, c'était une urgence juste pour me réveiller moi!


Bon courage



Tristine 08/03/2011 14:18


Certes, à Rouen (et agglo) on a des maisons médicales avec régulation pour la PDS... mais parfois le régulateur déconne qd même : la dernière fois, j'ai vu un gamin de 2 ans qui pétait la forme
mais dont la maman paniquait parce qu'il avait 39.5 depuis 1h30 et que le suppo de paracétamol n'avait pas fait d'effet au bout de 30 min...
Mais c'est vrai que c'est très confortable quand même, hein! ;-)

Quant au rempla fixe, clairement pour moi c'est une façon de me remettre dans le bain, compatible avec mes "limites" de maman, avec l'envie de plus en plus forte de m'installer (à temps partiel, en
partageant un bureau avec une copine, dans une maison de santé avec sage-femme, orthophoniste... You may say I'm a dreamer...)


Fluorette 08/03/2011 14:43



Parfois ça déconne mais réguler ce n'est pas évident du tout. C'est un boulot difficile, à grosse responsabilité.


I'm a dreamer like you...