Denise, 86 ans

Publié le 5 Décembre 2012

 

Au début, j'ai pensé que Denise me détestait. Toujours à faire la tronche quand j'arrivais. Toujours à ronchonner à propos de tout. Toujours ce "halala non ça va pas du tout, mais alors pas du tout". Le changement de médecin l'avait perturbée. Elle me demandait des nouvelles de mon prédécesseur que je ne n'étais pas en mesure de lui donner, n'en ayant moi-même pas. Il avait promis de venir prendre un café, il n'est jamais venu. Ca l'a un peu blessée je crois.

Petit à petit, j'ai compris que le problème ce n'était pas moi, mais ce que je représente. La Maladie, ses maladies. C'est plus facile de cristalliser ses douleurs et son angoisse sur quelqu'un que sur son genou en le regardant et en disant "tu me fais mal, j'en ai marre, et pis j'ai pas faim, et j'arrive pas à marcher". Il s'en fout le genou.

Médicalement, j'ai fait un peu de vide sur les ordonnances. Elle a été hospitalisée, elle est ressortie avec des traitements qu'elle a elle-même arrêtés. Finalement elle n'a plus ces symptômes. Je sais pas si c'était une bonne idée, mais elle n'est pas pire et vu les effets secondaires, je ne les ai pas réintroduits. Oui, c'est critiquable. Elle a des tas de soucis qui, additionnés, pèsent lourd. Et qui l'empêchent de sortir, de voir des gens. Elle ne voit que ceux qui viennent la voir. Et elle me dit que ceux-là elle n'a pas forcément envie de les voir, d'un air méchant. Je la regarde, je souris, alors elle rit. Ca désamorce. Finalement, ça ne se passe pas trop mal entre nous.

Pour l'hiver, elle devait partir chez sa fille, ça a été repoussé plusieurs fois. Elle a appelé de plus en plus fréquemment. Oh, bien sûr, il y avait toujours des bricoles, mais toujours les mêmes. Rien de vraiment neuf. La dernière fois, c'était la bonne, elle allait partir, c'était prévu pour jeudi. Alors j'ai souhaité bonnes fêtes, j'ai dit qu'on se reverrait quand elle reviendrait. "Si je suis encore là d'ici là docteur". J'ai dit "on verra, il n'y a pas de raison". Mais il y a plein de raisons.

Alors jeudi, Denise a téléphoné. Elle allait partir mais elle voulait quand même savoir, pour son ulcère, ce qu'il fallait faire. J'ai répété la même chose que les fois précédentes. J'ai ré-expliqué les ordonnances que je lui avais faites, les courriers de résumés, j'ai dit qu'elle pouvait m'appeler de là-bas, j'ai dit que les infirmières pouvaient m'appeler, que le confrère pouvait m'appeler etc. 

Je suis confiante, je pense qu'au printemps, comme les migrateurs, Denise va revenir et je retournerai m'asseoir à côté d'elle sous la lampe qui fonctionne une fois sur deux. Je l'écouterai me parler de ses voisins qui sont tellement bruyants. Je regarderai son carnet de diabète en disant "c'est pas si mal". Elle répondra "vous dites ça parce que vous ne voulez pas me faire de la peine". Je dirais "mais non" et elle verra bien que je pense "c'est vrai". Je ramasserai sa béquille, une nouvelle fois tombée. 

Denise, elle a vraiment peur de ne pas revenir. Moi je suis confiante. Mais c'est peut-être elle qui a raison. Certains migrateurs ne reviennent pas, le voyage les a trop épuisés...



Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Nini 08/01/2013 23:25

Ce post me touche plus particulièrement car j ai perdu ma grand mère presque a la meme date. Elle aussi râlait après les aide soignantes, médecin, etc et pourtant elle était très gentille. Moi je
pensais naïvement la revoir a noel puis elle est partie en vacance et n est pas revenue. Que c est dur quand c est soudain et qu il ne sont pas vraiment malade...
Merci de mettre des mots la dessus, merci d éprouver autant de compation et de prouver qu il a encore des personnes aiment les gens.

Fluorette 20/01/2013 18:22



Il y a encore beaucoup de "personnes qui aiment les gens", heureusement :)


merci pour vos mots



christelle 13/12/2012 09:37

mais qu'est ce que vous écrivez bien !!!!!
comme vous les aimez vos patients ! ça se lit dans chaque mot , chaque virgule....

devis mutuelle 10/12/2012 23:52

j'aime bien ta façon de raconter , bravooo

Docmam 06/12/2012 12:40

J'ai une Denise aussi, qui râlait sur tout et tout le temps, qui réclamait des médicaments miracle qui ne faisaient jamais rien...
Je la vois de temps en temps chez elle au fil de mes remplacements, et au fur et à mesure, j'ai vu que ses plaintes c'était surtout sa solitude...
Et un jour, en réponse à ses provacations, je lui ai répondu sur le même ton, et j'ai vu un petit sourire en coin... et depuis le dialogue passe bien, je l'aime bien et finalement je crois qu'elle
aussi... ;)

Fluorette 07/12/2012 21:42



Ces petits sourires sont importants. Derrière certains façades :)



Anerick 06/12/2012 10:04

Avec certains patients, on ressent une sorte de mauvais feeling. Et on a tendance a se remettre en question, on se culpabilise à échouer dans la relation avec l'autre qui n'est pas aussi fluide et
naturelle que nous aimerions qu'elle soit. ça m'embêtait souvent mais plus maintenant. C'est comme ça, ça ne passe pas toujours avec tout le monde sans pour autant que cela n'empêche de rester
professionnel.

Fluorette 07/12/2012 21:39



C'est vrai. Parfois on voudrait que ça se passe bien tout le temps et ça n'est pas simple du tout.