Cher confrère urgentiste

Publié le 2 Mars 2011

Cher confrère urgentiste,

Contrairement à ce que tu sembles penser, je ne t'envoie pas des patients uniquement pour te faire chier. Je sais que comme la majorité de tes confrères hospitaliers, tu ne sais pas ce qu'est la médecine de ville. Je sais aussi qu'en tant qu'hospitalier tu te considères souvent comme un être supérieur à moi, pauvre généraliste de ville (ou plutôt de campagne, mais l'expression consacrée est "médecine de ville" ou ambulatoire), même quand tu n'es encore qu'interne. Je le sais car j'ai beaucoup travaillé avec toi et tes semblables, je vous ai même cotoyé en dehors du boulot, parfois même de façon très proche (c'est d'ailleurs ce qui m'a fait penser qu'un couple de médecins ce n'est pas une bonne idée). J'aimais l'urgence, la vraie, celle qui fait décharger de l'adrénaline, celle qui te permet de te dire le soir ou le matin en rentrant : aujourd'hui, j'ai vraiment sauvé une vie. J'aimais garder mon calme au milieu du bordel, hiérarchiser les urgences, être celle qui décide, qui discute avec le radiologue, qui appelle le chirurgien ou le cardio, celle qui masse (au moins un peu, j'ai du mal, je manque de muscles), celle qui fait un plâtre à une grande baraque chochote de 2m de haut qui gémit, celle qui stresse mais ne le montre pas, celle qui prescrit les antalgiques, celle qui annonce les bonnes et les mauvaises nouvelles... 

Mais je n'aimais pas la hiérarchie hospitalière, j'aimais prendre mon temps pour voir les gens, les écouter, je n'aimais pas les relations conflictuelles. Alors que je réfléchissais à une carrière d'urgentiste (enfin carrière c'est un grand mot, avenir d'urgentiste plutôt), mes stages en médecine générale m'ont plu et montré que c'était plus proche de mes attentes. Jouer les sauveurs ce n'est pas vraiment moi. Certains jours ça me manque mais je ne pense pas avoir fait le mauvais choix et il sera toujours temps de changer de voie.

Alors bon, tu le vois, toi et moi nous ne sommes pas si différents. Nous avons fait les mêmes études, nous en avons peut-être souffert pareillement, nous avons les mêmes patients. Nous sommes médecins tous les deux.

La différence, c'est que moi je connais ton travail et que toi tu ne connais pas le mien. 

La preuve, c'est ce ton condescendant que tu as pris quand tu m'as téléphoné pour savoir pourquoi je t'ai envoyé Mr Soleil*. Pour commencer, ce n'est pas moi qui te l'ai envoyé mais le samu. Je t'ai donc expliqué la situation telle qu'elle était quand sa femme m'a appelé pour malaise et que je suis arrivée chez lui. Mr Soleil a été stenté en fin d'année dernière pour un infarctus à présentation clinique atypique, il a aussi de gros antécédents vasculaires. Quand je l'ai vu, il était dans sa cuisine, effectivement pas bien, difficilement communiquant et ressentait un poids sur la poitrine. Je n'ai pas d'appareil à ECG. De toute façon quand j'en avais un, je n'étais jamais sure de mon coup. Il faudrait en lire tous les jours pour ne pas perdre ses compétences et je ne vais pas en faire tous les jours aux patients pour mon plaisir personnel (plaisir... j'exagère un peu). J'ai appelé le samu parce que la sensation de constriction thoracique était là et parce que Mr Soleil m'a dit que "ça faisait comme la dernière fois". Le samu est venu et l'a trouvé mieux qu'à mon arrivée : le fait de s'allonger et l'oxygène des pompiers l'avait déjà un peu amélioré et ils te l'ont amené. Je comprends que tu m'appelles pour avoir des informations mais ce n'est pas ce qui t'intéressait dans cet appel. Ce que tu voulais, c'était m'informer que tu le renverrais à domicile je jour même, tu n'avais pas encore de résultats mais tu avais déjà décidé que tu le renverrais. Et tu m'as demandé si c'était bien nécessaire de l'avoir adressé aux urgences...

La semaine dernière déjà, tu m'avais fait un sale coup du même genre. J'avais vu le petit Bob**, 6 mois pour une bronchiolite. Après 3 jours, la maman me l'avait de nouveau amené parce que Bob n'était pas bien. La veille, le kiné te l'avait déjà adressé, tu avais ricané et l'avais renvoyé chez lui. Bob avait passé une très mauvaise nuit, à s'étouffer régulièrement. Sa maman était très inquiète. Leur niveau social est bas, la seule chose positive dans sa vie, c'est Bob, elle le connait bien alors elle voit que ça ne va pas. Je trouvais Bob bien mal : il ne mangeait plus, n'était pas très tonique, était dyspnéique malgré les lavages de nez, je trouvais son teint un peu gris. Je te l'ai donc adressé. D'après la maman, tu l'as gardé 24h en lui précisant bien que c'était inutile et vraiment pour me faire plaisir (et je suis sure que tu lui as vraiment dit de cette façon). A la sortie, il était mieux, bien sur pas complètement en forme mais au moins il respirait et il mangeait. La kiné a d'ailleurs depuis appelé le directeur de l'hôpital qui lui a fait des excuses. Apparemment, vous avez quelques problèmes relationnels avec les patients et les autres professionnels de santé... 

Il semble que les stages en ambulatoire se développent et peut-être cela aidera à ce que les futurs hospitaliers se rendent compte de la difficulté d'être généraliste de ville face à certaines situations. Pour toi, c'est trop tard alors j'aimerais te proposer de venir travailler une semaine auprès de moi (ou plus, hein c'est toi qui vois). Tu verras combien il est difficile de juger de l'opportunité d'un envoi aux urgences quand on est seul. J'envoie peu de patients aux urgences, j'essaie de gérer un maximum de problèmes au domicile. Cependant, quand je le fais, c'est parce que j'estime que c'est nécessaire. Je n'ai pas les moyens techniques que tu as. Je n'ai que mon stetho et mes oreilles, mon tensiomètre, mon otoscope, mon saturomètre, mon lecteur de glycémie, mes petits injectables. La base quoi. J'ai aussi mon cerveau qui ne fonctionne pas trop mal la plupart du temps. Mais parfois ça ne suffit pas et là j'ai besoin de toi.

Ce que tu oublies, c'est que toi aussi, tu as besoin de moi. Toutes ces fausses urgences que moi et mes confrères gérons tous les jours, tu ne les vois pas. Tu ne te rends pas compte du volume de travail que cela t'évite et du tri que nous effectuons. Nous envoyons à tort des patients et il vaut mieux cela plutôt que le contraire.

Il t'arrive aussi de faire des erreurs, comme nous tous. Je t'ai déjà vu retourner à domicile des patients qui ont dû revenir te voir parce que tu as sous-estimé leur problème ou que la symptomatologie s'est enrichie. Il y en a que tu n'as pas revus puisqu'ils sont morts. Des erreurs nous en faisons tous. Travailler sur l'humain c'est compliqué.

Alors s'il te plait, respecte mon travail comme je respecte le tien de façon à éviter que des catastrophes n'arrivent. 

Travaillons main dans la main.

Allez, sans rancune. 

 


* Aujourd'hui il fait beau

** Désolée pour le prénom mais j'ai vu une pub Bob l'Eponge ce matin, j'aime bien Bob l'Eponge


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Babeth 03/03/2011 23:00


J'ai l'impression qu'il y a (hélas) pas mal de métiers pour lesquels cette lettre serait transposable :-( Si seulement on pouvait faire des stages chez les confrères/collègues de temps en temps, ça
nous remettrait sans doutes en place.


Fluorette 04/03/2011 10:15



Bien sur. Il est toujours facile de critiquer et juger (dans tous les domaines, pas seulement professionnel) plutôt que se mettre à la place des autres. J'ai bien aimé faire des stages avec les
infirmières, les médecins sécu (oui oui meme ça), les medecins scolaires, bosser en tant qu'aide soignante, ou secrétaire, ça relativise beaucoup de choses



Zouk 03/03/2011 22:34


Vos posts toujours aussi prenants !
Merci.
J'espère que des urgentistes tomberont sur ces mots, sait-on jamais, un égaré qui se pose pour lire un peu !


Fluorette 04/03/2011 10:13



j'espère aussi. Sait-on jamais...


Mais ils ne sont pas tous comme ça. Un de mes jeunes chefs aux urgences était merveilleux (mais il avait été généraliste à une autre époque, ceci expliquant peut-être cela)



Valérie de haute Savoie 02/03/2011 21:32


Oui je connais, mais de l'autre côté. Appeler les urgences de l'hôpital que mon fils venait à peine de quitter, me faire incendier parce que je ne suis pas médecin, que si toutes les mamans
appelaient pour un simple rhume où irions nous et quelques heures après faire les 600 km qui nous séparaient de cet hôpital toutes sirènes hurlantes, le simple rhume devenu choc septique.
J'ai tellement eu envie de pleurer en entendant cette voix méprisante qui ne croyait pas le médecin de ville qui avait diagnostiqué un truc grave, très même. Pleurer des mots blessants et
catégoriques alors que je sentais bien que mon fils filait doucement... ailleurs.


Fluorette 03/03/2011 09:25



je suis désolée pour vous et j'espère que tout s'est bien passé, après



bealapoizon 02/03/2011 17:45


j'ai dévoré et adoré votre billet, malheureusement si vrai !
Bon courage !


Kyra 02/03/2011 13:50


Oh la la! ça me file le bourdon ton post!
ça fait 30 ans que je suis généraliste et j'aurais pu écrire ça pendant mes premiers remplacements en France.
maintenant j'exerce dans un autre pays d'Europe, avec un système de santé différent... et bien je peux envoyer ta lettre aux urgentistes locaux sans changer une virgule!

je crois que les hospitaliers AIMENT râler et critiquer les "médecins de ville", faut qu'ils en profitent bientôt y en aura plus!!!!


Fluorette 03/03/2011 09:26



Qu'ils aiment râler ne me gêne pas. Mais pas au détriment du patient, et pas en nous faisant passer auprès d'eux pour des guignols. La confiance des patients est difficile à obtenir et si facile
à briser.