Deux ans

Publié le 2 Février 2012

 

Avant je pensais qu'un jour j'irais vivre puis travailler au bord de la mer. Le soir j'aurais pu aller regarder les vagues, j'aurais senti l'air marin, j'aurais fermé les yeux et j'aurais souri.

Avant je pensais travailler dans un cabinet que j'aurais créé, avec des patients à qui je n'aurais prescrit que des médicaments utiles, qui m'auraient cru quand je leur aurais expliqué qu'ils ont un virus. J'aurais des patients qui m'auraient choisi pour ma façon de travailler, pour un contact qui leur aurait plu. Je serais rentrée tous les jours à la maison avec l'impression d'avoir bien travaillé.

Avant je faisais déshabiller tous mes patients, je pensais qu'hors l'examen complet, point de salut. J'étais convaincue qu'une des missions de la médecine générale étant la prévention, il était de mon devoir de fouiller chaque consultation comme si elle devait être unique. Je me rendais malade quand j'avais oublié de prescrire une paire de semelles qui m'avait été demandée. Je rentrais le soir avec ces oublis dans la tête et la culpabilité. Je dormais mal.

Avant j'étais contre le mariage.

Avant j'étais sure que nous ne mangerions jamais le soir devant la télé. Je pensais que ça casserait nos relations, que le dialogue serait compromis. Je pensais qu'on mettrait la table, qu'on se regarderait dans le blanc des yeux et qu'on se raconterait nos journées en mangeant des plats amoureusement préparés.

Avant je roulais en voiture sportive, je m'embourbais régulièrement pendant les visites, ça mettait du piment quand des ouvriers de chantier là par un heureux hasard venaient la pousser.

Avant j'allais au cinéma toutes les semaines, je ne pensais pas pouvoir m'en passer, j'allais manger des sushis chaque jeudi en discutant de notre métier avec l'Erudit. Je sortais beaucoup. Je prenais le métro pour le seul plaisir d'aller m'assoir devant la Cathédrale, de feuilleter un bouquin sur les quais, de prendre un thé accompagné d'un gâteau aux épices au ThéMajuscule, de flâner devant les vitrines. Je croisais souvent des têtes connues. Parfois, quelqu'un que je n'attendais pas venait s'assoir à côté de moi sur une terrasse et nous prenions un verre. Je connaissais les instances, j'avais un réseau, chaque problème avait une solution.

Avant, je mangeais chez mes parents presque toutes les semaines, je voyais souvent mes petits frères. J'aimais retourner dans ce village où j'ai grandi, constater les changements. Alibabette me manquait depuis qu'elle était partie.

Avant je jouais à Zelda en mangeant de la soupe le soir après mes longues journées de boulot.

Avant j'allais chez le psy une fois par semaine et j'avais l'impression de comprendre et d'avancer. 

Avant j'avais réussi à me sevrer d'internet. J'avais un ordi non portable. J'essayais avec difficultés de ne faire qu'une chose à la fois. J'avais l'impression de réfléchir seule à ma pratique, de n'avoir pas assez de retours malgré mes soirées à picoler des grands crus au coin du feu chez mes remplacés.


 

Maintenant je sais que, sauf catastrophe, ma vie sera ici, loin des miens, loin de l'eau, loin de mes rêves. Une autre vie que celle dont j'ai rêvée. Un climat plus froid, des gens différents que je ne comprends pas toujours, le manque du bruit des vagues et des tempêtes. Mais un MrPoilu qui m'attend le soir, moins de pluie, un climat-excuse pour acheter encore plus de paires de bottes, une maison à moi, des chats aux caractères curieusement miroirs des nôtres, des rencontres en vacances qui à chaque fois modifient profondément ma façon de voir la vie, des amitiés qui se construisent lentement.

Maintenant, je ne vois plus mes parents que rarement. Mon papa me manque beaucoup mais je ne parviens toujours pas à lui dire. Je suis brouillée avec un de mes frères mais je surveille de loin sa prochaine décompensation. L'autre s'est casé, depuis il n'appelle plus beaucoup. Si je ne téléphone pas à mes amis, ils ne le font pas. La distance abime les relations. Les nouvelles d'Alibabette ensoleillent mes journées, maintenant qu'elle est revenue et que moi je suis partie. Ironie.

Maintenant j'habite au milieu de nulle part. Ma nouvelle cantine est un restaurant à tartes flambées où je peux me rendre à pieds, commander toujours les mêmes tartes, le même vin - une sacrée piquette aux bouteilles de qualité inégale - faire une entorse aux habitudes parfois avec la bière de noël. C'est un lieu où je me sens sereine. On peut y aller vêtus comme des sacs à patates et s'affaler sur les chaises. Leur mois de fermeture annuelle est mon mois le plus difficile.

Maintenant je rentre tard le soir. Je suis souvent épuisée, les journées sont longues. J'attrape un verre puis j'embrasse chéri ou l'inverse et je m'étale comme une larve sur le canapé. On prend le temps de prendre des nouvelles de l'autre, on se raconte nos journées, nos soucis. Soit j'ai préparé un plat la veille, soit MrPoilu "cuisine" une pizza ou des pâtes. Ces derniers temps, il devient très doué en soupes en sachets. Certains soirs, on mange à table, parfois non. Et finalement ce n'est pas ça qui compte.

Maintenant, je ne vais plus que rarement en ville ou au cinéma. C'est trop loin. Je sais manier le programmateur de la Freebox avec dextérité. Je bénis France3 d'avoir programmé de nouveaux épisodes de Barnaby même si l'acteur a changé, je préférais John Nettles. J'aime les regarder en petit-déjeunant le mercredi, malgré l'incroyable quantité de morts par épisode, les paysages me rappellent les manoirs normands, j'aime penser que l'Erudit l'a peut-être déjà visionné. Il me manque, sa culture, ses résumés de sorties en angleterre, ses réflexions de cul au milieu du salon de thé, ses grands bras pour me serrer quand les journées étaient trop dures.

Maintenant, je n'ai plus d'heure par semaine à raconter ma vie à quelqu'un payé pour m'écouter. J'ai l'impression de patauger dans la semoule parfois, avec de grosses bottes. Mais je n'ai pas envie de recommencer avec quelqu'un d'autre. Pour l'instant.

Maintenant, je me suis mariée. Et ça n'a rien changé. 

Maintenant je marave Guetta à DJ Hero. Je ne progresse pas beaucoup dans Zelda, je n'ai pas vraiment le temps.

Maintenant, j'ai repris un cabinet dans lequel j'aime travailler. J'ai plein de projets pour développer mon activité en gynéco, pour améliorer l'hygiène et plein de problèmes-surprises à gérer. Les patients ne m'ont pas choisie. Nous nous adaptons les uns aux autres. J'encaisse les réflexions parfois racistes sur mon nom de famille, je réponds avec le sourire que les choses changent quand on me reproche de ne pas parler le dialecte. Je prends de moins en moins de pincettes, je les regarde bien dans les yeux en disant "ça va guérir tout seul". Au milieu de ça, avec certains, le contact est passé tout de suite, des gens que j'ai plaisir à voir, chez eux je bois des cafés en écoutant les histoires de la guerre, la difficulté de trouver à manger et l'émigration subie en Haute-Vienne dans ces années où même mes parents n'étaient pas nés, des petites histoires de la grande Histoire, je me demande comment on va réussir à manger toutes ces confitures qu'on m'offre... Parfois mon coeur se serre quand une femme qui pourrait être ma grand-mère me dit sur le pas de sa porte que ça ne doit pas être facile d'avoir été parachutée ici, je fais semblant de sourire et je dis "ça va".

Maintenant je fais mes visites en utilitaire et je n'emprunte plus de chemins boueux.

Maintenant, j'ai changé ma pratique. Je ne fais plus déshabiller tout le monde. D'une part parce que la demande de consultations est trop forte et que le temps manque. Mais surtout parce que suite à des échanges, j'ai revu ma position. Je juge au cas par cas. Je prends soin de la pudeur des gens. C'est plus important que de vouloir tout voir. Je ne suis pas un super-doc, je fais ce que je peux. Je ne m'épuise plus en combats stériles. Je ne me bats pas s'ils veulent des poudres de perlimpimpin. Je concentre plutôt mon énergie à convaincre celui qui en a vraiment besoin d'aller enfin chez le cardiologue. J'apprend à faire des lavages de nez aux parents. J'ai appris à échouer mais c'est toujours difficile. Je ne prescris pas parfaitement mais j'essaie. J'essaie d'arrêter des prescriptions ancestrales sur des ordonnances à rallonge. Je me bats contre les somnifères. Je reste persuadée que ma façon de travailler est intimement liée à ma vie privée. Si nos pratiques sont si différentes, c'est que nos vécus le sont. Nous ne sommes pas des machines. Nous avons tous des réponses différentes au même problème.

Maintenant j'ai peur pour l'avenir de mon métier quand je vois les exigences des patients et ce que la société attend de nous. J'ai peur quand je constate les dérives du système. Les choses sont en train de changer mais je ne suis pas sure que ce sera positif. Les politiques font de l'électoralisme. Au lieu de faire de l'éducation collective à la santé, on continue de promettre aux gens qu'on obligera un médecin à être à disposition pour qu'ils consultent inutilement dès que leur nez coule.

Maintenant, j'ai perdu la lutte contre mon addiction au net. Je suis beaucoup sur Twitter. Ca m'est d'une grande aide pour le boulot, même si certains jours, je ne trouve pas le temps. Je lis des blogs, j'écris sur celui-ci, les échanges m'apportent beaucoup. Certains semblent être de bien meilleurs médecins que moi. Je me demande comment ils font. 

Maintenant je ne dors toujours pas correctement. J'espère y parvenir un jour mais j'en doute. Je suis trop facilement atteinte par le stress, les histoires de mes patients, le moindre bruit...


Maintenant je regarde par la fenêtre, il a neigé, les traces des voitures ont creusé des sillons. Le soleil va bientôt se lever. Ca fait deux ans aujourd'hui que je suis ici. Je m'adapte mais je resterai toujours au fond de moi une fille de la mer.

 

 


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Elisa 06/03/2012 12:59

Oui, c'est vrai que c'est avant tout une question personnelle... Merci (même si finalement le temps manque pour faire un post), et bon courage

Elisa 04/03/2012 19:19

Bonsoir!

Je suis tombée par hasard sur votre site que j'ai longuement parcouru. Vos expériences m'on laissé une forte impression.

J'aimerais poser une question dont je sais que la réponse est ardue...mais je me lance quand même: pensez-vous qu'il vaut encore le "coup" de devenir médecin?

Je m'explique: j'aimerais devenir médecin, spécialement médecin généraliste, pour aider, soigner, et parfois guérir. Cependant en cherchant des témoignages sur internet et parmi mes connaissances,
il apparaît que cette profession requiert énormément d'investissement, tant dans l'apprentissage que par le temps.

Mon médecin traitant s'avoue éreinté par la désinvolture de certains patients et de l'Urssaf. A contrario j'ai rencontré un médecin absolument passionné par son métier et qui m'encourage à me
lancer.

On me rétorque également que si je doute déjà, rien ne sert de faire médecine. Pourtant aider les autres est une passion pour moi. Cependant je ne suis plus toute jeune et donc je doute.

C'est sûrement un peu long, et je sais combien vous avez peu de temps...mais si vous aviez un conseil à me donner, j'en serais ravie.

Bonne continuation et félicitation pour votre humanité.

Fluorette 05/03/2012 21:43



La réponse mérite plus qu'un commentaire. Et je ne pense pas avoir LA réponse. Je vais essayer de faire un post.



M.L. 02/03/2012 00:40

Ton texte est très émouvant... et très inquiétant...
Car tu es une jeune praticienne et la hauteur de ta déception sur la pratique médicale devrait alerter les bonnes âmes qui ont conduit à ce processus. Inquiétant, car ce système qui déja te
transforme en serviteur d'un patient pas ou peu malade mais ultra exigeant, risque de te passer à la moulinette. Et de faire de toi, comme d'autres, le pantin désabusé d'une bureaucratie aveugle et
qui n'a rien compris.
Avec une telle capacité de réflexion et d'écriture, ma chère Fluorette, je suis sure que tu peux avancer autrement qu'en t'habillant (déjà) d'amertume. Je suivrai cela de près en venant faire des
tours sur ce blog que je découvre seulement, alors que je te vois souvent sur Twitter, en effet.
Va faire un tour sur mon blog, sur lequel je viens justement de mettre en ligne une émission consacrée au Burn Out.
Bon courage.

Babeth 22/02/2012 20:23

Moi ça fait huit ans et finalement, ici c'est chez moi maintenant. Je regarde toujours le sud avec une pointe de nostalgie, j'aime l'accent chantant et les odeurs de là-bas, mais je me suis
habituée à mon nouveau chez-moi. Ma fille y est née, mon fils y naîtra, ils seront enracinés, c'est bien.

fafa 16/02/2012 12:42

Suite du commentaire n°18 :

Non je ne pense pas qu'on se connaisse, n'ayant pour ma part aucune attache ni en Alsace ni en Normandie.
Je pense simplement que nous devons avoir la même sensibilité et que les situations similaires que nous vivons (éloignement de l'endroit où nous avons grandi) nous procure les mêmes réactions, nous
arrache les mêmes réflexions...
Après chacune avance à son rythme, en fonction du niveau réseau qu'elle a tissé, de ce qu'elle a réussi à construire... Tu viens de t'installer, tu as acheté une maison avec ton homme... Quelque
chose me dit que l'Alsace te plaît même si tu as parfois l'impression de ne pas réussir à l'apprivoiser. Mais cela ne t'empêche pas de garder la Normandie et ses souvenirs en toi. Cette
Normandie-là, celle de tes souvenirs, tu risques de ne pas la retrouver indemne si tu te décidais à rentrer. Nos parents prennent d'autres repères, se coulent dans une autre existance, une fois que
nous avons quitté le nid. Les plus rares moments que nous vivons auprès deux sont plus intenses. Il y a moins de place pour la routine, plus pour la complicité et les sous-entendus.
Pour ce qui est des amis, j'ai, pour ma part, tendance à "culpabiliser" de faire d'autres connaissances, tout en sachant bien qu'eux aussi renouvellent leur réseau de leur côté. D'autre part, il
m'est difficile de hisser le fanion "je suis là" chaque fois que je rentre.
Alors oui, on se sent un peu déracinée et fragilisée par ces états de doute permanents. Mais le jeu en vaut la chandelle, du moins je l'espère...

Fluorette 17/02/2012 14:27



Nous avons les mêmes réflexions. Je crois que les choses changeant en notre absence le retour possible n'est qu'idéalisé. Mais même en le sachant, c'est quand même pas évident de se sentir si
loin.


Je croise les doigts pour que le jeu en vaille la chandelle :)