Arlena Stuart fut victime de chantage*
Publié le 30 Mars 2012
La consultation se termine. Mme X est venue pour de petits problèmes physiques qui sont un bon prétexte pour en fait venir parler de ses soucis. Je pense avoir eu une oreille attentive. C'est la deuxième fois qu'on se voit. J'ai l'impression qu'on a un peu avancé aujourd'hui.
Alors que je fais passer la carte vitale, elle me dit "j'ai quelquechose à vous demander docteur". Je réponds "faites".
- Mon mari a besoin d'allopurinol
Je regarde son dossier, je ne le connais pas, il n'a pas consulté au cabinet depuis au moins 15 ans.
- Je ne peux pas madame. Je ne prescris pas si je ne vois pas les gens. En plus votre mari n'a pas été vu depuis 15 ans.
- C'est pas grave, mais il ne viendra pas de toute façon.
- Oui mais c'est comme ça.
- Bien, alors il le commandera sur internet. Puisqu'il ne viendra pas.
- C'est dangereux de commander des médicaments sur le net.
- Oui mais vous ne voulez pas le prescrire.
- Non. C'est mon droit.
- C'est pas grave.
Je vois bien que c'est grave. Je vois bien qu'elle a du mal à rédiger son chèque. Je vois bien qu'elle cherche une phrase choc.
- Ca ne peut pas être dangereux puisque c'est en vente libre.
- Si, bien sûr, sur internet il faut se méfier de la composition de ce qu'on commande qui n'est pas toujours fiable. Et puis des tas de saloperies sont vendues sans prescription en pharmacie. Des médicaments contre le rhume ont des effets secondaires majeurs.
Et là elle me glisse :
- Vous faites comme vous voulez mais vous avez perdu une patiente.
- C'est du chantage madame.
- Peut-être mais mon mari ne viendra pas.
A ce moment, j'ai eu envie de crier : Oui, morue, c'est du chantage ce que tu fais. Si ton mari n'est pas foutu de bouger son cul jusqu'au cabinet pour qu'on fasse le point, on ne fera pas du bon boulot ensemble. Change de médecin. Fais toi plaisir. Va t'en trouver un qui acceptera de faire comme tu souhaites. Il n'y a pas loin à aller. Va demander des renouvellements sans être vue ni écoutée, pour lesquels on ne te demandera que 2,3 euros, comme un seigneur, alors que la sécu paiera le reste, pour une consultation fantôme. Va voir quelqu'un qui te prendra entre deux coins de porte. Mais ne reviens jamais me consulter, même en faisant semblant que tu ne te rappelles pas ce qui s'est passé aujourd'hui.
Finalement j'ai gardé mon flegme et j'ai pris le chèque. Je lui ouvert la porte et lui ai dit au revoir. Je pense que je ne reverrai pas Mme X.
Par contre, j'avais une sacrée boule au ventre. Il en faut du courage ces dernières semaines pour tenir, contre les menaces, contre les départs de patients, contre les "vols" de patients par mon associé, contre les demandes inappropriées de Kenacort...
Alors quand la patiente suivante a posé un sachet sur la table et en a sorti un Lemmele en me disant comme si elle s'excusait "Je ne sais pas si vous allez bien le prendre mais je vous ai apporté ça", j'ai dû réprimer une très forte envie de la serrer dans mes bras.
_______________________
Les patients on souvent l'impression que demander un médicament ou un certificat ou toute autre demande de coin de table, ça n'engage pas à grand chose. Pourtant si. Et ça nécessite une consultation.
Ca permet de voir si ce médicament sert à quelquechose, de faire un peu le point sur le reste, de faire de la prévention, de remplir le dossier avec des antécédents médicaux personnels ou familiaux et de voir si ça serait pas bien de faire une coloscopie si maman a eu un cancer à 42 ans, de parler du tabac et d'un éventuel désir d'arrêt, de discuter des sports, du boulot qui ne se passe pas bien, parfois de faire sortir un problème, parfois pas, et tant mieux.
C'est utile pour vérifier qu'il n'y a pas d'effets indésirables au traitement, de le changer si besoin, de faire le point sur le régime (hyposodé entre autres) qui est rarement respecté, de parler d'une excessive consommation d'alcool, de se dire que "tiens dis donc qu'est ce que c'est que ce diabétique qui n'a pas vu de cardio depuis 3 ans et n'a aucune HbA1c depuis 12 mois", etc.
Et puis, rappelons-le, chaque médecin engage sa responsabilité lorsqu'il prescrit. A chaque fois. Même pour du doliprane. Même pour une pilule. Même pour "juste un spray dans le nez". Pour tout.
Chaque traitement est potentiellement dangereux. Chaque acte a ses conséquences. Chaque prescription engage son prescripteur. Ne l'oublions pas.
* Le titre du post vient d'un roman d'Agatha Christie, dont les livres regorgent d'histoires de chantages, entrainant des meurtres divers et variés jusqu'à l'arrivée d'un homme à la petite moustache bizarre, au crâne chauve et à l'ego démesuré ou à celle d'une mamie à l'esprit vif. Arlena Stuart est une écervelée et elle meurt. C'est toujours un peu triste.
Edit : Elle est revenue. Pas mal de temps après. Elle s'est excusée, m'a dit que j'avais raison et qu'elle avait parlé à son mari. Ca m'a fait bizarre.