Alphonsine et Pierre, 87 et 86 ans

Publié le 19 Février 2011

C'est lundi, premier jour dans ce cabinet. Il y a un message sur le répondeur. Il faut passer chez Alphonsine parce qu'elle est tombée. Je ne sais pas qui est Alphonsine, il n'y a pas d'adresse, pas de numéro de téléphone... Je verrai plus tard.

Dans la matinée, une femme appelle. C'est la fille d'Alphonsine. Je lui explique qu'elle aurait dû laisser ses coordonnées. Elle semble un peu perdue. Le médecin de garde est déjà passé hier pour la chute. Mais la situation a l'air compliquée.

Je décide de passer après les consultations. 

La fille arrive en même temps que moi. Son mari est déjà là. Nous rentrons par l'escalier de derrière (ici il y a des escaliers partout pour entrer dans les maisons, il parait que c'est pour se protéger des crues, mais de nombreuses maisons en haut de collines ont des marches, c'est le cas de celle-ci, c'est une catastrophe pour les petits vieux) Pour aller dans la chambre, il faut traverser des pièces avec obstacles et tapis divers, tant de causes de chutes. Alphonsine est sur son lit. Toute petite et toute maigre. Alphonsine n'a mal nulle part. L'examen ne retrouve que d'anciennes douleurs d'épaules très modérées. J'explique à Alphonsine qu'il serait bon de changer de chaussons, pour qu'ils tiennent mieux aux pieds que ses savates à talons (je vois sa fille soupirer dans le fond). Je la fais marcher. Alphonsine marche en regardant ses pieds à cause d' une cyphose très importante. Elle a son bracelet d'alarme. Depuis hier seulement me dit la fille, sinon elle ne le porte jamais. Je parle de kiné et de prévention des chutes : ablation des tapis et obstacles. Je parle toute seule. Alphonsine me sourit. Je la laisse se reposer. Je sens que le problème n'est pas cette chute.

En effet, en discutant avec sa fille, le problème ce sont toutes les chutes, le caractère d'Alphonsine qui n'est pas la vieille dame gentille que j'ai vue qui souriait uniquement pour me faire plaisir (et qui n'accepte pas le changement de chaussons entre autres, d'où le soupir), et surtout le retour prochain de Pierre... Elle dit que ses parents ont toujours été très durs et que ça ne s'arrange pas avec le temps. Je trouve son regard très las.

Alphonsine chute tout le temps. Elle refuse le kiné. Sa fille me raconte qu'elle lui crie dessus et refuse les chaussons, l'ablation de tapis, les aides...

Pierre est hospitalisé depuis un mois suite à une chute. Il veut rentrer. Il est hémiparétique. Il n'accepte pas ce handicap. Il a bricolé une chaise à roulette pour se promener dans le jardin, il en tombe tout le temps, dans la terre. Le gendre me raconte que quand il fait beau, Pierre descend les escaliers (seul parce qu'il estime qu'il peut le faire, ça ne passe pas à tous les coups) pour aller dans le jardin, le gendre s'assoit sur le banc dehors, le regarde faire rouler sa chaise dans le jardin et le ramasse régulièrement.

Alphonsine et Pierre ont tous les deux des caractères de cochons. Ils ont refusé les aides proposées par leur fille. Ils ont caché les feuilles de l'APA. Elle est épuisée de les aider tout le temps et de lutter pour leur faire accepter de l'aide. Son mari aussi. Ils ont tous les deux 60 ans. Ils sont à la retraite depuis peu et sont en permanence ici pour les surveiller, les relever et se faire insulter. Bien sur, on pourrait se dire qu'elle n'a qu'à les laisser parfois et ne pas s'angoisser. Mais ils tombent tous les deux tout le temps et lui est violent. C'est leur fille, elle ne veut pas les abandonner. Jusqu'à quand tiendra-t-elle? Bien sur on pourrait se dire qu'elle n'a qu'à imposer tout ça puisque ce serait mieux pour eux. S'il n'y avait qu'Alphonsine ce serait possible. Mais je ne connais pas Pierre. 

Il est difficile de débarquer dans une situation pareille qui ne date pas d'hier mais qui choisit justement cette semaine où je suis là pour atteindre ses limites. Je suis toujours circonspecte car parfois les enfants souhaitent seulement se débarasser de leurs parents. Ce n'est pas son cas mais elle n'en peut plus (les infirmières me confirmeront par la suite que tout est vrai).

Je lui conseille de faire des démarches pour demander des aides. Et nous verrons ensuite comment ça se passera.

Jeudi, la dame des aides est passée. Le nouveau dossier APA est demandé, je le remplirai dès que nous l'aurons. La réunion de mise en place aura lieu le 3 mars. Ca semble si loin.

C'est vendredi. Pierre est rentré hier. Sa fille et l'infirmière m'appellent car Pierre est tombé cette nuit. Déjà la deuxième fois depuis son retour. Elles ont du le ramasser ce matin. La nuit a été difficile. Sa fille a essayé de dormir sur place, lui n'a pas dormi et a été agressif avec sa femme et elle.

Je vais faire sa connaissance avec entrain. Il est bourru. Il se laisse examiner en ronchonnant. Je lui dis qu'il faudrait une radio de son épaule. Il s'énerve, crie en pâtois, puis tape sur la table en disant que c'est terminé, qu'il n'ira pas. J'essaie de négocier. Puis je crie un peu aussi. Rien n'y fait. Il tape souvent sur la table. Pendant ce temps, Alphonsine dérange la cuisine. Je me rends compte que c'est un homme violent et que malgré son âge et son handicap, ni moi ni son gendre (qui est vraiment une crème) ne ferions le poids.

Sa fille me dit que depuis qu'il est rentré, 2 litres de rouge sont passés quand elle était rentrée chez elle souffler un peu. Les infirmières lui ont conseillé de partir en claquant la porte pour leur faire comprendre que ça ne peut pas continuer comme ça. Elle l'a fait hier soir. Pour elle, c'est dur car elle ne veut pas "les abandonner". Pour eux, ça n'a rien changé.

Aujourd'hui, nous sommes dans l'attente d'une nouvelle chute. Pour moi, c'est un échec de retour à domicile. L'hôpital ne nous a pas contacté. Il avait été hospitalisé pour chute un week-end par les pompiers, sans courrier du médecin traitant, ils n'ont jamais demandé d'information. Ils l'ont renvoyé avec ses troubles de la marche, sans aide, sans demander avis à sa fille puisqu'il était désagréable avec le personnel. Je n'ai pas encore de compte-rendu, je n'ai que peu de données. Je me souviens d'une époque où j'étais interne en gériatrie. Nous n'avions qu'une consigne : optimiser le retour. Ca signifiait : contacter l'aidant et le medecin traitant, mettre l'assistante sociale sur le coup pour d'éventuelles aides, et faire en sorte que tout soit ok pour le retour. 

Je ne sais pas quoi faire. Je me sens impuissante. 

Avez-vous des idées à me proposer?
 


NB : Il refuse bien sur les tests mémoire que j'ai proposés et peut-être les réussirait-il. 


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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cyberdoc82 15/07/2012 17:08

As tu des nouvelles de ce couple depuis l'année dernière. Y a t-il eu une solution trouvée ?

Babeth 19/02/2011 22:10


Dure situation :-( Je ne crois pas qu'on puisse aider quelqu'un qui n'en a pas envie. On a régulièrement le cas chez nous, les auxis sont envoyées chez des gens qui n'en ont pas fait la demande (ce
sont leurs enfants qui l'ont faite) et on passe des heures à se faire insulter, mépriser (parfois frapper, oui oui!)... pour finir en arrêt maladie (dépression, épuisement professionnel).
Finalement ça coûte cher pour l'APA, pour la sécu, personne n'est gagnant et tout le monde est perdant. Je crois que la prise de conscience doit venir d'eux. Déjà, comment font-ils les courses?
Tout seuls? Et la cuisine? Et la toilette? Une fois que le point sera fait, peut-être pourront-ils mieux se rendre compte de leurs possibilités et de leurs limites?


Fluorette 20/02/2011 09:58



Leur fille fait les courses et prépare de la nourriture. Alphonsine fait aussi des repas, mais il n'y a rien dedans. Lui se satisfait de l'alcool comme seule nourriture. La toilette est très mal
faite. Leur fille les aide aussi.


Ils n'acceptent pas cette dépendance donc ils estiment qu'il n'y a pas de problème.



christiane 19/02/2011 14:35


c'est un vrai problème humain & de société... j'ai connu cela avec mes parents qui se sont toujours disputés & ont eu une fin de vie horrible. papa m'a même empèchée de m'occuper de maman
ds ces derniers jours par son autoritarisme & sa méchanceté foncière. le dossier apa a été mis à la poubelle, aucune aide a pu tenir plus que 24h; j'ai du ruser pour avoir du matériel médical
pour soulager maman, faire du ménage qd il sortait, enfin un enfer qui m'avait fait perdre 30 kilos. lui, il est mort tout seul...


Fluorette 20/02/2011 09:59



J'ai bien peur que ça ne se passe comme ça et que la fille s'épuise parce que contrairement à ses parents, c'est une vraie gentille et elle mériterait mieux. Votre témoignage me confirme dans
cette crainte.



Gélule 19/02/2011 10:59


C'est là tout le problème : sur le plan médical il n'y a pas grand-chose à faire de plus que ce que tu as fait... s'ils ne veulent pas. Ils sont très dépendants mais pas déments, donc rien n'est
possible sans leur consentement. Les aidants sont à bout, la situation est catastrophique, mais tu ne peux rien faire. Même s'ils étaient mis tous deux en EHPAD, ce serait contre leur gré, leur
fille s'en voudrait autant que si elle les laissait tous les deux seuls à domicile.... Comme le dit Alice c'est le genre de situation terrible qui ne se débloque qu'après une grosse
catastrophe...
Tout au plus effectivement les enfants peuvent virer de force les tapis...


Fluorette 20/02/2011 10:00



Merci pour vos avis. Je vais rester disponible pour eux mais je ne sais pas ce que ça va donner.



johan 19/02/2011 09:48


conflit entre parents et enfants, les enfants doivent imposer certaines choses ( ranger les meubles et virer les tapis ), ramener moins de vin, imposer des regles, il existe peut etre des
associations qui donnent des "trucs", bonne chance .


Fluorette 20/02/2011 10:01



Comme vous je pense que les enfants doivent parfois imposer mais là c'est impossible. A cause de lui.