Partager l'article ! Gabriel, 70 ans: Je m'approche de la salle d'attente et j'appelle Gabriel, je ne vois personne se lever. J'attends, je sais que parfois cette sal ...
Je m'approche de la salle d'attente et j'appelle Gabriel, je ne vois personne se lever. J'attends, je sais que parfois cette salle d'attente en L me joue des tours. En plus il y a cette grosse plante qui gêne ma vision. J'ai essayé d'appeler assez fort mais ma voix est cassée en ce moment. Du fond, on ne m'a peut-être pas entendue. Je vais tenter d'énoncer plus fort quand je le vois arriver. Il marche lentement. Il me sourit. Il fait partie de ceux que j'ai plaisir à voir. Je sais déjà que, même si le problème est grave, la consultation sera facile. Je lui serre la main puis je referme la porte derrière lui.
Il me demande comment je vais. Je souris en soufflant un "bien" presqu'inaudible. Le docteur est malade, ça le fait rire. Il va bien aussi mais il vient parce qu'il a repris le vélo. Enfin, il a changé, maintenant c'est du vélo d'appartement. Il voudrait savoir si je suis d'accord. Je suis censée me souvenir qu'il faisait du vélo avant les "problèmes de sa femme". Je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa femme, je ne me rappelle pas qu'il faisait du vélo. Je pense que ça ne fait pas assez longtemps que je le vois. Je me souviens que j'ai majoré son antihypertenseur la dernière fois. J'ai de gros doutes sur son observance. Je l'ai même noté dans son dossier.
Quand je l'examine, sa tension n'a pas beaucoup baissé. Rien de surprenant en cette période d'excès. J'essaie de faire le point sur le régime. Il me pipeaute, je le sens bien. Pas de sel, pas de sucre, et la marmotte met le chocolat dans l'alu. Il a encore pris du poids. Il avoue qu'il a mangé quelques bredeles. Je réponds qu'il a dû en manger des kilos. C'est vrai mais ce n'est pas sa faute, ils sont posés sur la table! Je réponds "ah bah oui dans ce cas là forcément" au lieu d'un plus adapté "vous avez pensé à les mettre dans le placard?".
Je refais le point. J'explique. Il sait déjà. Il est d'accord avec tout ce que je lui conseille. Il me sourit. Je vois bien qu'il reste encore le Nouvel An et qu'il n'a pas fini de manger. Je renouvelle les traitements. On verra la prochaine fois pour majorer encore, peut-être. Nous discutons du vélo d'appartement, de sa position idéale en face de la télé, de la durée des efforts et de leur fréquence, de la nécessité surtout d'y aller doucement. Il est content, il avait déjà repris mais il a eu mon autorisation. Je lui rappelle que bientôt son médecin sera retraité et que ce sera moi la prochaine fois. Il s'en rappelait très bien, il a l'air content. Il rentre chez lui.
_____________________________
J'aime les "consultations-Gabriel"*. Elles me font du bien. Certes, il faut en poser des questions pour obtenir une réponse claire, il faut répéter et se battre contre des moulins à vent, je sais que le quart de ce que je conseille ne sera pas fait et je ne parle même pas de la prise régulière des traitements ou des prises de sang. Mais j'aime.
J'aime parce que je peux leur parler franchement, les secouer parfois, répondre sans trop réfléchir à mon vocabulaire. Non seulement ils ne m'en tiennent pas rigueur mais ils viennent parfois me voir pour : avoir mon autorisation de faire quelquechose qu'en fait ils font déjà, connaître mon avis sur le traitement instauré par un spécialiste qu'ils ont enfin daigné consulter à ma demande, avoir une explication parce que la-voisine-elle-a-dit-que-si-j'avais-ça-c'était-un-cancer, parler, pleurer, demander mon avis sur une situation familiale, un problème grave où pour une fois ils suivent mes conseils...
Ces consultations-là me font du bien. Parce que je n'ai pas d'effort à faire pour être sympa et que j'ai plus de neurones à consacrer à mon travail. Certains ne se rendent pas compte que si je déploie toute mon énergie à garder mon calme après une réflexion désagréable (ou parce que consulter 2 heures après s'être mouché pour la première fois c'est abusé), je ne peux plus me consacrer à leur problème. Mon cerveau ne doit pas être assez gros.
Plus que tout, j'aime parce que ça me donne l'impression qu'un jour je serai chez moi ici. C'est difficile à expliquer mais je ressentais ça dans presque toutes mes consultations avant, loin, dans ma vie précédente. Ici le contact n'est pas le même. Mon humour (nul très certainement) passe mal, le contact est souvent difficile, je fais attention à ce que dis. Les consultations-gabriel sont mes bouées, celles qui me tiennent à la surface.
Je ne peux pas le dire à mes gabriels, mais j'aime quand ils viennent. Probablement parce que je peux les soigner comme j'aimerais qu'on me soigne.
Et parce qu'un sourire ça n'a pas de prix.
* Comme d'autres ont leur consultations kevin j'ai mes consultations-gabriel
- Je ne vais pas faire la prise de sang monsieur, je ne trouve pas de veine
- Mais si elle est là! Là! dit-il en appuyant avec son gros doigt dans le gras
- Je ne veux pas piquer monsieur
- Mais piquez-moi!
Je pique là où il montre Et c'est raté...
- Ben forcément vous n'avez pas piqué où il fallait, je la sentais moi!
Mon blog raconte des histoires de patients, ma vision de la médecine, mon évolution dans ce boulot et dans ma vie.
Vous pouvez vous reconnaitre dans les histoires de patients racontées ici. Chacun d'entre nous le peut. Ces histoires sont des archétypes, les gens sont les mêmes partout. Un médecin est soumis au secret médical. Les noms sont toujours de mon invention. Je modifie les lieux et les dates pour qu'aucune identification ne soit possible. Je ne parle que de pathologies ou d'histoires courantes qui peuvent nous toucher tous. Certains textes sont anciens, d'autres plus récents. Certains sont romancés, d'autres moins, mais ma vision des évènements déforme la réalité. Je doute que nous nous croisions vraiment un jour même si le monde est parfois petit. Si vous vous sentez concernés par un texte, n'hésitez pas à me contacter.
Ces billets sont ma propriété. Toute reproduction sans mon autorisation est interdite. Merci