Sans rendez-vous

Publié le 1 Novembre 2015

Il est dans la salle d’attente. Il sait que c’est sur rendez-vous, il n’est pas sur ma liste, et pourtant il est là. Il a les yeux rouges. Lui, le colosse, celui qui est si prompt à me taper sur l’épaule et à faire une blague, il est effondré.

Je comprends en le voyant que c’est arrivé. J’avais évoqué cette éventualité la dernière fois que je suis venue les voir.

Je l’appelle doucement, passant outre mes principes sur les principes, les horaires... Il me serre la main, je ne balance pas mon jovial bonjour habituel. Il ne me tape pas l’épaule. Nous nous faisons mutuellement un sourire triste.

Dans mon bureau, il semble perdu, il ne sait plus s’il doit s’asseoir, enlever son manteau, il reste debout et fixe mon clavier. Je lui montre la chaise et lui propose de s’y installer. Il reprend ses esprits, enlève son pardessus, l’installe soigneusement sur le dossier et se pose.

J’attends.

Il prend une lente inspiration.

Il dit qu’elle est morte avant-hier. Il a les larmes aux yeux. Il explique qu’il voudrait quelque chose, il n’a pas dormi, il n’a pas mangé, sauf cette nuit il s’est relevé à 4h pour manger un yaourt, il a déjà dû resserrer sa ceinture. Il parle lentement, il fait des pauses. Il en a marre des gens qui viennent sonner, il ne parvient pas à ne pas pleurer et il a honte. Je glisse qu’il est normal qu’il pleure, comment faire autrement quand on perdu l’Autre, avec qui on a passé sa vie, qu’on a aimé, et parfois détesté. Il répète plusieurs fois cinquante-cinq ans, cinquante-cinq, et vingt depuis ma retraite passés ensemble en permanence.

Il me regarde à nouveau et me dit qu’il voudrait juste dormir cette nuit et la suivante, avant l’enterrement, dont il a peur, parce qu’il ne veut pas pleurer devant les gens, il a honte. Je dis que si on ne peut plus pleurer aux enterrements, alors où va-t-on. Il sourit.

Les derniers mois ont été difficiles. Mais malgré les difficultés, malgré le fait d’avoir été l’aidant, celui présent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n’est pas soulagé. Il m’explique qu’il s’était habitué et qu’il était prêt à continuer des années s’il avait fallu. Pour Elle. Il dit que heureusement que nous en avions parlé. Même s’il n’était pas prêt, la surprise n’est pas totale.

Il parle d’elle, de leur vie ensemble, du vide qui vient de s’installer. Il parle pour lui-même. Il parle pour moi. Il parle pour Elle.

J’ai les larmes aux yeux, je me concentre pour ne pas pleurer.

Je la revois, sortant de mon bureau, et me claquant de grosses bises sur les joues, plutôt que me serrer la main, il y a quelques années, quand de nombreux neurones n’étaient déjà plus là. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus venir. Jusqu’à ce qu’ils soient trop nombreux à s’être fait la malle pour qu’elle puisse continuer de marcher. Et qu’alors, il doive s’occuper d'Elle, à chaque instant.

Je lui propose un somnifère, je lui explique que je n’ai pas de médicament pour ne pas pleurer, il sait bien, même s’il l’espérait quand même.

Il se lève, me serre la main et en souriant me dit “ce qui est fou finalement, c’est que depuis que vous êtes là, avec toutes les maladies que vous m’avez trouvé, c’est Elle qui est partie en premier”...

Rédigé par Fluorette

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Bellavole 09/11/2015 12:13

Oui pfiooouuu... Vous faites un sacré métier quand même.
Merci du coeur que vous y mettez :-)

Vincent 07/11/2015 13:34

Toute l'humanité qui se dégage de votre témoignage en dit long sur la relation que vous établissez avec vos patients. C'est saisissant de voir comment vous avez suivi ce couple dans leurs difficultés et cette chaleur humaine que vous êtes arrivée à leur apporter.

wain" 02/11/2015 21:49

pfioouuu....

gazou 01/11/2015 17:08

Comme j'aimerais que tous les médecins sachent recevoir leurs patients de cette façon-là même s'ils n'ont pas pris de rendez-vous

NoTill 02/11/2015 15:05

Tous les médecins le devraient, dans ces circonstances... et le font, j'espère...