Epidémies et cassoulet

Publié le 25 Février 2015

En ce moment, je passe des journées entières à courir. A tenter de gérer les vraies urgences. Pour lesquelles quand j’appelle aux urgences, j’entends d’abord un immense soupir, et le confrère me demande si c’est vraiment indispensable de l’adresser parce que c’est plein tout partout. A tenter de programmer de courtes hospitalisations, pour ce qui ne relève pas des urgences, et il n’y a pas de lits, puisque c’est encore plein tout partout. A tenter de caler plein de monde sur un planning qui déborde, en créant de nouveaux créneaux, en agrandissant mes journées. En soupirant parce que je m’aperçois que j’ai créé des créneaux et je rentrerai épuisée parce que certains ont seulement le nez qui coule depuis le matin et qu'il leur faut un arrêt de travail. Et en écoutant d’une oreille plus que distraite les reproches sur les délais de rendez-vous, parce quand même 48 heures, quel scandale, on peut mourir, et tout le monde le dit au village que c’est un scandale.

 

Entre deux, je lis mes mails, qui parlent de la diminution des possibilités de formation des médecins, de grève de la télétransmission, de la préparation de la manifestation du 15/03/15, du ras-le-bol de mes confrères d'être pris pour des blaireaux...

 

Le soir, je sors donc dîner en famille, pour me changer les idées et manger en plus que quinze minutes en prenant le temps de mâcher. Et j’entends que “c’est normal de faire des gardes, [je] l’ai choisi, que [je] dois faire des journées de 16 heures, sinon qui verra les gens, déjà que [je] m’arrête à minuit, franchement on peut mourir, comment ça [je] suis déjà débordée mais ils ont dit à la télé que le pic n'est pas encore atteint” et que “ah bon [je] ne vais pas manger au restaurant tous les midis ? par manque de temps ? (et de budget, ndlr)”. Comme c’est la vision globale de mon travail que doit avoir la majorité de la population je suis un peu déprimée, je reprends des frites et un verre de vin. Je laisse le Poilu répondre et s’énerver.

 

Après, je vais à la réunion des gardes. Et j’y souris intérieurement. Quand je suis arrivée, il y a quelques années, je suis passée pour une emmerdeuse parce que j’ai dit que les patients étaient trop exigeants et qu’on devait faire bloc, éduquer et cadrer, que la démographie locale allait s’effondrer et qu’on ne pourrait pas gérer des journées plus grosses et plus de gardes, que c’était maintenant qu’on devait tous se serrer les coudes et réfléchir à notre avenir. Je sortais de remplacement en département sinistré, j’avais plein d’idées. On m’a dit que j’étais une chieuse, jeune et inconsciente, et qu’il fallait que je bosse et me taise. Cette année, curieusement, on m’a dit du bout des lèvres que c’était bien d’avoir demandé l’arrêt des astreintes à minuit parce qu'au moins on pouvait dormir un peu. J’ai aussi entendu que les patients insultaient la femme de l’un qui ne prend plus de nouveaux patients comme ils insultent ma secrétaire, quand elle propose un rendez-vous 5 heures plus tard, alors qu’eux veulent un rendez-vous tout de suite. Certains pensent aussi qu'il y a plus de menaces qu'avant. J’ai entendu que beaucoup en avaient marre des astreintes. J’ai entendu l’inquiétude de ceux dont les locaux ne sont pas aux normes handicapés, leur peur d’investir alors que la loi de santé leur fait peur et que la démographie médicale commence à leur arriver dans la figure. Le burnout se profile dans leur propos. Je leur rappelle que si ceux qui étaient intéressés pour reprendre le cabinet du DrKisenva sont repartis c’est parce qu’ils habitent loin et que les gardes loin de chez soi c’est un sacré frein sur une installation alors maintenant qu’est ce qu’on décide. Je savoure la réponse : on attend. [Visualiser ici une joli image de crash d'avion]

 

En rentrant, j’allume mon twitter. Et je tombe sur ça :

 

“Le cassoulet parfois plus équilibré que le poisson cuisiné ? Contre-intuitif mais vrai. Avec la loi santé, enfin des repères clairs ! “ Marisol Touraine, le 24/02/2015, 20h.

 

Bon.

Je vois que notre ministère a bien cerné quelles sont les priorités.

Je suis rassurée.

Rédigé par Fluorette

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lucas arthur 11/11/2015 19:25

Votre sujet est vraiment excellent

Vincent 14/07/2015 21:47

Il est très difficile de proposer des actions collectives dans notre corporation et qu'elles aboutissent, même quand la situation n'est plus tenable, comme dans le cas que vous décrivez. Il reste encore beaucoup de freins à l'installation des jeunes praticiens, malheureusement.

Thomas 19/03/2015 12:07

Et bien... Je vois que notre ministre de la santé excelle en ce moment. Je vais souvent sur son compte Twitter mais celui-ci je ne l'avais pas vu. La loi santé ne tient pas debout, à part se mettre les professionnels de la santé sur le dos, Mme Touraine ne fait rien de bien constructif...

fafa 14/03/2015 09:54

Bonjour
Je viens apporter mon point de vue et mon vécu de patiente. Il y a 3 semaines de cela, j'ai choppé une bonne grosse crève. Je n'étais pas vraiment fatiguée mais juste pâle comme un cachet d'aspirine alors que j'alternais quintes de toux et éternuements. Bref, pas la forme olympique mais pas suffisamment HS pour rester au lit. Ben, je me suis fait pourrir au boulot (statique, hein le boulot, derrière un bureau, en tête-à-tête avec un PC) de ne pas être restée chez moi dans cet état, de ne pas avoir consulté avant que ça ne s'aggrave... etc. Une partie de moi avait envie de mordre et de rappeler que j'étais une grande fille de 31 ans. Une autre a décidé de faire fi de tout cela, de garder sa ligne de conduite, coûte que coûte. Une autre s'est affolée : je venais de percevoir, à la petite échelle de ma boîte, le comportement de notre société de consommation (de soins). C'est un dû. On y a droit. Aux congés maladie. Aux consultations _inutiles_ pour un nez qui coule. Et après je m'étonnais pourquoi je devais prévoir mes renouvellements d'ordonnance 10 jours à l'avance !
Pour la petite histoire, j'ai consulté environ une semaine plus tard pour renouvellement (rdv planifié à l'avance, donc). De ma semaine précédente, ne restaient qu'une toux récalcitrante, des globules blancs rebelles et un foie un peu malmené par le paracétamol. Là, je me suis dit que j'avais peut-être un peu exagéré. Qu'entre automédication sur fond de méthode Coué et rdv pour bobo, il y avait un monde. Mais à aucun moment, ma doc m'a fait les gros yeux pour me dire que j'aurais dû venir avant. Cela m'a rassurée.
Tout ça pour dire, que les réformes ne remplaceront jamais l'éducation à la santé (à l'école par exemple). Que les gens doivent réapprendre à faire confiance à leur bon sens, ne serait-ce que pour garantir le maintien de notre système de santé.

gerard goffin 01/03/2015 16:45

BJour Fluorette
P'têt bien que tu/vous vas publier ou pas? ça? je préfère dire "tu" parce qu'à la Réunion c'est plus facile....Un an , un an déjà que je cherche un successeur pour mes malades, mes associés et payer mes arrièrés de CARMF et CGSS au départ à la retraite. 28 heures par semaine, 4 mois de vacances payés plein pot (partage d'honoraires et tout le reste oblige) pas d'astreinte ni garde, le soleil 12 mois par an, l'ocean indien, a 20mn de Maurice, et 2h de l'Afrique, et, et , et , et pas un de ces jeunes tout frais émoulus de la fac qui oserait investir 20 000€ remboursé en 2 à 4 mois. Alors les jérémiades de ces jeunes médecins qui veulent tout....regardez les petites annonces et sautez le pas....10 médecins dans l'est de la Réunion prennent leur retraite cette année et personne pour les remplacer....arretez de pleurer au lieu d'aller assurer votre retraite a l'hopital. Gerard GOF. 0692657874

DocOkita 01/03/2015 19:37

+1! ☺

Fluorette 01/03/2015 17:53

Je me demande a qui tu t'adresses... Personnellement je suis installée alors "regarde les annonces et saute le pas" je l'ai fait. Et je crois que personne "n'assure sa retraite a l'hôpital" mais ceux qui y vont ont des conditions de travail meilleures que moi, c'est difficile de leur reprocher...
Le problème est que de nombreux cabinets cherchent successeurs, mais qu'il est bien trop facile de rendre les jeunes médecins responsables d'une situation dont les politiques des trentre dernières années sont responsables.