A partir de quand...

Publié le 23 Juin 2014

Il y a des jours comme ça où le matin tu quittes la maison, tu penses "cool, c'est le printemps, le soleil brille, les papillons volent, les gens sont probablement partis à la piscine, je vais pouvoir vérifier qu'il reste des médicaments non périmés dans ma trousse d'urgence, faire le point sur le matériel, et pourquoi pas vérifier les impayés de la sécu si je suis d'humeur un peu folle".

Tu prends un café, tu rigoles bêtement avec Secrétaire, tu hésites à faire un croche-pied à Associé quand il passe, il te dirait peut-être bonjour comme ça. Jusqu'ici tout va bien. Puis bon, c'est l'heure alors tu appelles le premier. Et là brutalement ça commence.

Ça commence par quelqu'un qui te parle de cette famille. Comme lui, tu t'es fait avoir par ce que tu voyais ou croyais voir, cette spécialiste aussi, qui s'est permis de te téléphoner pour t'engueuler après coup, alors que tu as géré comme tu as pu. Tu ne dis rien, tu fais mmh mmh. Secret médical. Ton interlocuteur se trompe. Mais toi tu sais. Une fois de plus l'adage "un enfant que tu pourrais avoir envie de secouer est un enfant battu" s'est révélé vrai. Mais tu t'étais trompée de coupable. Et puis c'était encore plus compliqué que ça, et ça l'est encore. Même si maintenant l'enfant sourit.

Monsieur Triste raconte qu'il perd son emploi. Il a changé de patron. Le nouveau était à une époque marié avec sa sœur. Il se retrouve au chômage pour une vieille histoire de famille qui ne le regardait pas vraiment.

Ça continue par une maltraitance médicale. Tu te demandes bien comment c'est possible, franchement. C'est triste, mais triste. On ne fait pas médecine parce qu'on veut être méchant et s'en mettre plein les fouilles, on fait homme politique dans ce cas. Ou alors je me suis trompée ?

Tiens donc, voilà MrCancer, bien mal en point aujourd'hui, tellement qu'en le voyant du bout du couloir, tu as déjà ton téléphone dans la main pour l'hospitaliser. Comment a-t-il pu attendre jusqu'à aujourd'hui ? Et pourquoi ? En creusant un peu, évidemment MrCancer a fait comme d'habitude, il a arrêté certains médicaments, ça explique très bien le diagnostic déjà fait à vue de bout de couloir. Combien de temps va-t-il tenir comme ça ?

Mme Déprimée touche le fond plus que d'habitude. Difficile de savoir où s'arrête le syndrome de persécution et où commence la réalité.

Ça enchaîne avec un inceste. Tu te doutais bien que c'était un truc comme ça, depuis le temps, sous la montagne des symptômes et examens divers et variés. Une souffrance enfouie sous une souffrance montrée. 

Arrive Monsieur Fatigué qui n'en peut plus de gérer ses deux parents déments. Tu penses que toi à sa place, tu n'en pourrais plus non plus.

Après Mr Gentil raconte sa nouvelle vie, avec cette femme, ses enfants, et les menaces de l'ex-mari. Des menaces. Du stress. De la peur. Des plaintes. Des gendarmes.

Et puis arrive cette fille qui d'habitude a gravement la patate, mais aujourd'hui pas. Elle est harcelée au boulot, elle ne comprend pas. C'est dur de lui remonter un peu le moral, d'éclaircir l'avenir.

Entre deux, quelques nez qui coulent, un peu de gynéco, mais pas suffisamment de futilités pour compenser.

Et puis la journée s'est enfin terminée.

Enfin.

A quel moment ça devient trop pour une seule paire d'oreilles. A quel moment apparaît l'envie de placer ses mains sur ces oreilles-là en chantonnant "j'entends rien, lalala, j'entends rien".

A partir de quand on pense à la bouteille de rhum qui doit encore traîner dans le bar, enfin on espère parce que ça fait longtemps qu'on n'y a pas touché, et pis s'il n'y a plus de rhum de Marie-Galante, il y aura bien un rhum arrangé qui traînera quelque part, moins bon, mais tout aussi efficace pour anesthésier l'esprit et dormir dans un semblant de calme. Et on pense à AssociéEnBaskets, lucide, qui a dit "et ben ce sera un miracle si on ne finit pas tous alcooliques".

A partir de quel moment le soleil arrête de briller et les oiseaux de chanter dans la tête... et qu'on a seulement hâte de se serrer tout contre celui qu'on aime pour sentir l'odeur de son cou, caresser la peau de son ventre, au milieu des vapeurs de rhum, pour oublier ce dont l'Homme est capable en attendant qu'un nouveau lever de soleil nous fasse croire que la vie est belle.

Mais...

Que se passera-t-il quand même le rhum ne sera plus assez fort pour anesthésier les pensées ? Que se passera-t-il quand les levers de soleil ne suffiront plus à balayer la noirceur ? 

Quand est-ce qu'on bascule ?

NB : ça va, ne vous inquiétez pas. Et merci pour vos petits mots :)

Rédigé par Fluorette

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docPlancher 27/06/2014 12:00

sa sent le burn out??

Fluorette 06/07/2014 18:56

Non non, du tout.

Fanny 27/06/2014 08:23

J'ai beau n'être "que" secrétaire médicale/assistante (et accessoirement psychologue/assistante maternelle/informaticienne/ajouter selon besoin), je me retrouve dans votre post. J'ai du mal à aller travailler. Or il faut bien travailler ma ptite dame ! Ce n'était pas une vocation et ça ne l'est toujours pas, j'ai pris ce que j'ai trouvé comme travail. Mais c'est difficile. Même le médecin a du mal parfois. Il se raccroche surtout à l'idée qu'il va prendre sa retraite d'ici un an ou deux. Ainsi qu'à tout ce qu'il a à l'extérieur du cabinet pour couper les ponts avec le travail au maximum jusqu'au lendemain. Lendemain où on retrouvera encore des histoires sordides, dramatiques, de la douleur, etc. Putain de métier. Mais heureusement qu'on est là, non ?

Fluorette 06/07/2014 18:55

Oui, heureusement. Et bon courage, Fanny.

Martin Geneviève 25/06/2014 09:12

Chère Fluorette, je n'ai rien de bien percutant à ajouter à ce que vous disent les commentateurs bienveillants, je lis et relis votre page, puis j'y repense. Je ressens très souvent le même blues, même sans avoir à m'occuper des malheurs des autres comme vous. On est comme ça. Geneviève

mamita 24/06/2014 22:27

Tout d'abord je suis ravie de vous retrouver avec vos tranches de vies,
je m'occupe de personnes en grandes difficultés et souvent j'en sors très affectée ; difficile de trouver la bonne place, aider mais ne pas sombrer, alors je m'évade, ainsi la semaine dernière j'étais invitée à une "grand" mariage dans un "beau" château, de quoi oublier mes éclopés de la vie ; j'ose à peine le dire mais j'ai passé beaucoup de temps à évaluer le coût du repas, des tenues... et à les convertir en nombre de logements, de repas....Ce qui m'aide le plus ce sont les groupes de paroles animés par un thérapeute qui m'aide à mettre des mots sur ce que je ressens. Heureusement il est des jours où un bon bordeaux partagé avec mon poilu à moi suffit à me réconcilier avec la vie!

Fluorette 06/07/2014 18:55

Partager est un bon moyen de décharger un peu.
mais c'est dommage de ne pas profiter d'un mariage. Vivre l'instant présent reste un moyen de garder le moral. Et de continuer les efforts à côté.

Cazenove Angeline 24/06/2014 20:58

Ce que je ressens :de l'admiration,de la compassion,de la tristesse...
Courage et "chapeau" à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui s'occupent de notre santé !