Publié le 3 Février 2016

 

Il est un peu en retard et je l'attends sous la verrière de la gare, espérant qu’il ne m’a pas oubliée. J’entends sa voix sur son répondeur à l’instant où je le vois sortir en courant du parking. Je glisse mon téléphone dans ma poche et je réajuste mes mitaines. Il sourit en me voyant. Nous nous retrouvons à mi-chemin dans les escaliers. Il me serre fort et je lui murmure tu avais raison, nous n’arriverons plus à vivre à distance trop longtemps, il faudra que tu démissionnes si... Il dit je sais et me serre encore plus fort.

Parvenus à la voiture, je me cale sur le fauteuil et abaisse un peu le dossier de mon siège. Les lumières de la ville défilent, rendues floues par la vitesse, je respire doucement. Bon Iver chante pour Emma, doucement, pour dire comme il l’aime, alors qu’elle ne l’aime plus. Cette douceur dans cette voix. Comment ai-je pu attendre d’avoir 35 ans pour découvrir cet album. Ou peut-être était-ce le bon moment pour que j’apprécie autant.

Ces deux jours de formation ont été éprouvants. La douleur thoracique ne m’a pas lâchée, tout juste a-t-elle diminué quand les larmes sont sorties. Trop de souvenirs et trop de souffrances ressurgis de la mémoire où j’avais consciencieusement tenté de les enterrer pour toujours. C’est bizarre la mémoire.

Mon corps doucement se relâche. Je me laisse bercer par le mouvement régulier de la voiture, sur cette chaussée d’autoroute refaite de fraîche date. Je sens la brûlure dans ma poitrine qui s’estompe petit à petit.

C’était éprouvant. Je n’étais pas prête et ne m’attendais pas à ça. Ça devait juste être une formation. Comme une autre. Et ça a été tellement plus que ça, ça a remué tant de sensations, de souvenirs.

Il pose sa main sur ma cuisse. Nos yeux se croisent, il me dit t’as beaucoup pleuré toi hein. Je fais une petite grimace. Il presse doucement ma cuisse avec ses doigts avant de les glisser à nouveau sur le volant.

Faut-il vraiment revivre tous ces souvenirs pour enfin avancer, pourquoi maintenant, pourquoi cette pieuvre aux tentacules brûlantes s’empare-t-elle parfois de ma poitrine, pourquoi n’est-ce pas contrôlable, comment vivre avec elle.

Mes yeux se perdent dans le reflet de la lune sur un lac. Au loin, les lumières éclairent les pistes de ski. La neige a pourtant déjà beaucoup fondu. Les montagnes se découpent sur un fond pas tout à fait noir. Les étoiles brillent déjà.

Une larme coule sur ma joue. Il dit au fait j’ai vu mon père, il voulait nous rassurer, quand on reviendra ils pourront nous loger. Je le regarde et nous explosons de rire tous les deux, visualisant avec angoisse une éventuelle cohabitation.

Je glisse ma main dans son cou et le caresse, avant de m’interrompre, me rappelant qu’il n’aime pas ça quand il conduit. Je soupire un désolée. Et il me dit non, tu peux continuer.

Il me regarde, sourit. Il dit ça va aller.

Oui, ça va aller.

Je suis rentrée au port. La pieuvre, elle, reste en haute mer.

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Rédigé par Fluorette

Publié le 29 Décembre 2015

En disant “au revoir et bonnes fêtes” à Mr Patin, j’ai ouvert la porte et vous étiez là toutes les deux, dans le couloir. J’allais te demander si tu venais chercher une ordonnance ou s’il y avait un problème avec ta grossesse.

Mais je n’ai pas eu le temps. PetiteCrevette et ses grands yeux bleus se sont avancés, me tendant un paquet doré, un tortillon de bolduc scotché dessus. Je me suis penchée pour l’attraper, j’ai dit merci. J’avais les larmes aux yeux, j’ai bredouillé merci merci beaucoup. Tu as dit “bon on ne va pas vous embêter, vous avez plein de monde dans la salle d’attente hein, bonnes fêtes”. Et vous êtes parties. Et je suis rentrée dans mon bureau.

J’ai toujours trouvé ça un peu bizarre de recevoir des cadeaux de ses patients. Des chocolats empaquetés dans du papier cadeau ou dans de jolis petits sacs en carton. Pas de bouteille, ou très rarement, mes patients me voient comme la sobriété incarnée. Des plantes parfois. Des décorations de bureau. Des peintures. Des cadeaux…

Secrétaire n’aime pas ça, elle a l’impression qu’ils l’achètent, pour que la prochaine fois ils puissent accéder au Sésame : le rendez-vous rapide-tout-de-suite, et en plus elle ne mange aucune sucrerie, jamais. Personnellement souvent ça me rend suspicieuse, je me demande quel est la contrepartie attendue en échange de celui-ci.

Au début de mon installation, j’allais chez MmeCadeau, qui m’offrait tous les trois mois une bouteille, un gâteau, des chocolats. En échange elle estimait avoir le droit de me retenir des plombes alors qu’elle allait bien et que j’étais débordée. Je me sentais manipulée, rester me mettait mal à l’aise, et en retard, et je ne voyais pas trop comment m’en dépatouiller… Et puis un jour, j’ai refusé d’écrire “cholesterol” sur l’ordonnance de prise de sang, parce que c’était inutile et en plus j’avais déjà cédé trois mois auparavant. Et elle m’a quittée. Et j’ai été soulagée.

Depuis j’ai découvert les petits paquets dorés donnés par des PetiteCrevette, qui sont offerts parce qu’on a été la seule voix positive et soutenante au milieu de rendez-vous stressants chez des spécialistes pendant une grossesse difficile, parce qu’on a écouté quand la grossesse suivante est partie, parce qu’on est là dès que PetiteCrevette ne va pas, parce qu’aujourd’hui on s’est réjouies ensemble de cette grossesse qui tient, et qui semble si facile… Des petits paquets qui n'attendent rien en retour, des petits paquets donnés avec le sourire.

Et en cette fin d’année particulière, beaucoup de boites de chocolat ont atterri sur mon bureau, avec des petits mots.

Des petits cadeaux et des petits mots pour dire merci pour ces années passées ensemble.

Des petits cadeaux et des petits mots qui font pleurer.

Des petits cadeaux et des petits mots pour dire adieu doucement.

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Rédigé par Fluorette

Publié le 8 Décembre 2015

 

Il fait chaud, terriblement chaud. Nous sommes assis côte à côte, après que j'ai couru après lui dans les grottes. Je bois mon Coca, frais.

Il a huit ans, dix peut-être. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il serait mieux à l’école.

Il demande si je peux lui donner mes lunettes, qu’il les regarde de plus près. Je lui donne. Le monde devient pour moi instantanément flou.

Il les manipule, trouve qu’elles sont légères. Il demande combien ça coûte. Je dis 450$. Il manque tomber du banc. Tellement ? J’explique que je ne vois rien sans, et que chez nous ce sont les prix, mais que si elles étaient vendues ici, elles seraient peut-être moins chères, la loi du marché. Il dit qu’ici personne n’en porte. Certes.

Il me les rend. Le paysage reprend corps. Son sourire aussi.

Il me demande ce que je fais dans la vie. Médecin. Il a l’air de trouver ça cool. Alors dans un hôpital ? Je réponds que non, dans un village. Il est surpris, il y a des hôpitaux dans les villages chez nous ? Non, je vois les gens dans mon cabinet. Il ne comprend pas. Il me dit que si on va voir un médecin c’est qu’on est très malade, et dans ce cas-là, on va forcément à l’hopital, à la ville. Il me dit que je ne dois pas avoir beaucoup de travail. Je réponds que si, que les gens viennent pour des petites choses parfois. Et qu’on est plusieurs médecins dans mon village. Il ne comprend vraiment pas. Être malade c’est seulement si on est faible. Alors on est malade le plus rarement possible. Et on attend d’être très malade pour aller à l’hopital. Sinon c’est qu’on n’est pas malade et que ça va passer.

Je ne sais pas quoi lui répondre. Alors je fais une grimace et je hausse les épaules.

Dans quinze jours, je rentrerai, voir des rhinos qu’il faudra “guérir tout de suite” “avec un traitement de cheval”.

Et savourant le picotement des bulles sur ma langue, je me demande comment nous en sommes arrivés là.

N’y a-t-il pas de juste milieu...

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Rédigé par Fluorette

Publié le 1 Novembre 2015

Il est dans la salle d’attente. Il sait que c’est sur rendez-vous, il n’est pas sur ma liste, et pourtant il est là. Il a les yeux rouges. Lui, le colosse, celui qui est si prompt à me taper sur l’épaule et à faire une blague, il est effondré.

Je comprends en le voyant que c’est arrivé. J’avais évoqué cette éventualité la dernière fois que je suis venue les voir.

Je l’appelle doucement, passant outre mes principes sur les principes, les horaires... Il me serre la main, je ne balance pas mon jovial bonjour habituel. Il ne me tape pas l’épaule. Nous nous faisons mutuellement un sourire triste.

Dans mon bureau, il semble perdu, il ne sait plus s’il doit s’asseoir, enlever son manteau, il reste debout et fixe mon clavier. Je lui montre la chaise et lui propose de s’y installer. Il reprend ses esprits, enlève son pardessus, l’installe soigneusement sur le dossier et se pose.

J’attends.

Il prend une lente inspiration.

Il dit qu’elle est morte avant-hier. Il a les larmes aux yeux. Il explique qu’il voudrait quelque chose, il n’a pas dormi, il n’a pas mangé, sauf cette nuit il s’est relevé à 4h pour manger un yaourt, il a déjà dû resserrer sa ceinture. Il parle lentement, il fait des pauses. Il en a marre des gens qui viennent sonner, il ne parvient pas à ne pas pleurer et il a honte. Je glisse qu’il est normal qu’il pleure, comment faire autrement quand on perdu l’Autre, avec qui on a passé sa vie, qu’on a aimé, et parfois détesté. Il répète plusieurs fois cinquante-cinq ans, cinquante-cinq, et vingt depuis ma retraite passés ensemble en permanence.

Il me regarde à nouveau et me dit qu’il voudrait juste dormir cette nuit et la suivante, avant l’enterrement, dont il a peur, parce qu’il ne veut pas pleurer devant les gens, il a honte. Je dis que si on ne peut plus pleurer aux enterrements, alors où va-t-on. Il sourit.

Les derniers mois ont été difficiles. Mais malgré les difficultés, malgré le fait d’avoir été l’aidant, celui présent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n’est pas soulagé. Il m’explique qu’il s’était habitué et qu’il était prêt à continuer des années s’il avait fallu. Pour Elle. Il dit que heureusement que nous en avions parlé. Même s’il n’était pas prêt, la surprise n’est pas totale.

Il parle d’elle, de leur vie ensemble, du vide qui vient de s’installer. Il parle pour lui-même. Il parle pour moi. Il parle pour Elle.

J’ai les larmes aux yeux, je me concentre pour ne pas pleurer.

Je la revois, sortant de mon bureau, et me claquant de grosses bises sur les joues, plutôt que me serrer la main, il y a quelques années, quand de nombreux neurones n’étaient déjà plus là. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus venir. Jusqu’à ce qu’ils soient trop nombreux à s’être fait la malle pour qu’elle puisse continuer de marcher. Et qu’alors, il doive s’occuper d'Elle, à chaque instant.

Je lui propose un somnifère, je lui explique que je n’ai pas de médicament pour ne pas pleurer, il sait bien, même s’il l’espérait quand même.

Il se lève, me serre la main et en souriant me dit “ce qui est fou finalement, c’est que depuis que vous êtes là, avec toutes les maladies que vous m’avez trouvé, c’est Elle qui est partie en premier”...

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Rédigé par Fluorette

Publié le 1 Septembre 2015

Normalement c’est aujourd’hui que je choisis. Normalement parce que ce n’est pas au point ce système de choix. J’espère que mon nom n’est pas passé hier, je n’ai pas regardé avant de partir. Nous sommes des milliers à avoir passé ce concours. Drôle de concours où il y a trop de places par rapport au nombre d’étudiants qui doivent choisir. Trop de places car c’est la première fois, alors il fallait bien qu’ils fassent passer la pilule avec quelque chose. Et si ça continue de faire penser que la médecine générale est le choix des nuls et des derniers puisque toutes les places ne seront pas pourvues, tant pis.

J’ai pris le train de bonne heure et pendant qu’il roule, les spécialités tournent dans ma tête. Ça fait des mois, des années même, que je pense au choix que je vais faire aujourd’hui. Je ne sais pas encore tout à fait ce que je déciderai quand je me retrouverai face au grand écran. J’ai pesé le pour et le contre. Les simulations sur internet ne sont pas complètement fiables. J’attends d’être sur place.

Il ne restera pas de spécialités en vogue comme la cardiologie, je suis trop mal classée pour cela mais ça ne m’a jamais attirée de toute façon. Un temps ça m’aurait dit d’être oncologue mais je ne me sens pas capable de faire ça toute la journée, de toute façon aujourd’hui mon classement ne me le permet pas. Oh je choisirais bien médecine générale mais au début je voulais faire de la chirurgie. Je sais qu’il y a un droit au remords possible, plus tard, si je choisis chirurgie et que ça ne me plaît pas. Est-ce que j’aime suffisamment ça pour passer tant de temps, tant de nuits à l'hôpital ? Probablement plus.

Quand j’arrive enfin dans l’amphi, il ne reste plus beaucoup de temps, il n’en reste que dix à décider et cela va très vite.

Rapidement dans ma tête, je revois mon médecin, celui chez qui j’aimais aller, avec sa grosse moustache, je revois mes stages aux urgences, toutes ces gardes que j’ai continué d’y faire même après avoir changé de stage, ce qui à l'hôpital ressemble le plus à de la médecine générale tout en étant si loin en fait, je pense à l’hôpital, à sa hiérarchie, à cette formation en seulement trois ans quand les autres semblent sans fin, aux possibilités offertes de sur-spécialisation en méd gé, je me souviens que “si vous êtes mauvais, vous finirez généraliste dans la Creuse”.

Mais ça y est, ils appellent “Fluorette Kipik” et je crie “médecine générale à Rouen”. Tant pis pour la Creuse.

Quelques mots pour décider une vie.

Voilà, ils appellent déjà le suivant. C’était facile finalement.

Mon internat a été ce que j’en attendais, mes stages en médecine générale furent au delà de mes espérances, j’ai rencontré des médecins formidables, loin de l’image du mauvais médecin ayant fait de la médecine générale par défaut. Je déplore de n'avoir pas été pas mieux formée pour les petits gestes chirurgicaux et pour l'échographie.

Aujourd’hui, je constate que mon installation est un échec. Un semi-échec, une semie-réussite, car j’ai progressé beaucoup, et j’ai rencontré des patients exceptionnels auprès desquels j’ai grandi et appris. Quand je regarde mes patients et vois à quel point ils sont gentils, je me souviens qu’on m’avait dit “on a les patients qu’on mérite”. Je suis "le médecin qui dit non et n'aime pas les médicaments". Mes patients aussi disent non. On négocie. Ça me va. C'est bien de s'être installée.

Peut-être les choses auraient-elles été différentes si je l'avais fait avec un de mes maîtres de stage, ou tout simplement avec quelqu’un d’autre. Peut-être cela aurait-il été plus facile en commençant l'hypnose plus tôt. Peut-être que bien entourée j'aurais la force de supporter le TP, la CPAM, etc. Peut-être que j’aurais été très heureuse de mon installation.

J’ai été syndicaliste, je me suis battue parce que j’y croyais, pour une meilleure formation, pour une meilleure médecine. Les douleurs dans ma vie personnelle font qu’aujourd’hui je n’ai plus la force de me battre pour de meilleures conditions de travail, mon énergie est pompée par ça.

Aujourd’hui, je pars, mais je pars grandie.

Je n’ai jamais regretté d’avoir choisi la médecine générale. Jamais.

Et surtout pas hier, quand Mr S m’a souri avec les yeux. Un jour je vous parlerai de Mr S.

Je cherche depuis le jour de la découverte des comptes bancaires et l'engueulade avec mon associé ce que je pourrais faire d'autre. J'ai la réponse : rien, je ne peux et ne veux rien faire d'autre. La médecine générale offre des possibilités immenses. La possibilité de choisir le mode d’exercice qu’on souhaite, à l’endroit qu’on souhaite, de faire des gestes, de suturer, de courir chez un patient avec son ECG sous le bras, de recueillir les pleurs, de prendre dans ses bras un parkinsonien qui tremble, de cotoyer toutes les tranches de la société, d'embourber sa voiture en allant en visite, d’expliquer des symptômes, de pleurer, de rire avec eux, d'appeler les infirmières, de discuter contraception, dépistages, de diversifier son exercice…

La médecine générale est une spécialité difficile de par sa diversité. Et c’est un beau métier. Le plus beau.

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Rédigé par Fluorette

Publié le 1 Septembre 2015

Ce serait tentant de dire que tout a commencé à cause de @docteursachs. Parce qu’un jour où nous comparions une énième fois la taille de nos ulcères gastriques et nos consommations d’alcool et de xanax en rentrant du boulot, il a dit “l’important c’est de se garder des portes ouvertes pour tenir le coup”.

Et après, j’ai pensé que c’était bien bête de devoir “tenir le coup” quand on fait un beau métier qu’on aime. Surtout que quand je me suis installée, j’ai vraiment cru que c’était pour toujours. Rappelez-vous, j’avais trouvé un lieu agréable où travailler, à plusieurs comme je le souhaitais, avec une super secrétaire, dans une zone loin de tout mais pas trop loin de tout quand même. Ça semblait idéal. Une zone sous-médicalisée mais j’avais la foi et la force de faire bouger les montagnes alors c’est pas un système de gardes archaïque qui allait me faire peur. Tellement idéal que j’ai acheté des murs, pensant m’enraciner à cet endroit mais surtout m'enchaînant.

Petit à petit, je me suis aperçue que l’archaïsme du système, c’est pas facile à bouger. Et pis que mes confrères tiennent un double discours. En surface, ils se plaignent de trop bosser et d’être épuisés. Mais ils bavent sur mon dos comme quoi je ne travaille pas assez. Après ils voient mes patients, font glisser leur carte vitale en changeant fourbement le médecin traitant et quand je revois mes patients, ils sont tout étonnés parce que “ah mais non je voulais pas qu’il soit mon médecin traitant, c’était juste que c’était jeudi et que vous n'étiez pas là, mais c’est vous mon médecin”. Et quand une roumaine a voulu s’installer, ils ont dit “ah ben moi j’ai refusé de la rencontrer et de lui serrer la main, elle va me piquer mes patients, tu comprends”. Alors là non j’ai pas très bien compris, c’était pas logique.

Et faut reconnaître que Marisol ne m’aide pas beaucoup. D'année en année, c'est de pire en pire. Quels que soient ceux qui décident. Le moindre remplaçant à qui je propose une collaboration m’explique que la loi de santé lui fait peur. Être contre la loi de santé c’était un peu bête parce qu’il y avait des points intéressants. Mais je suis quand même allée défiler parce que ce tiers payant généralisé est impossible à appliquer dans les conditions actuelles, que c’est une fourberie pour glisser encore plus vers les mutuelles, que c’est de la poudre aux yeux pour que les gens croient que quelque chose est fait dans leur intérêt, que plein de choses et que je voulais que pour une fois, on soit nombreux et qu’elle nous écoute. (et je me suis fourrée le doigt dans l’oeil vachement loin)

Cette loi de santé c’est la cerise sur le gâteau de toutes les merdouilles administratives que nous nous farcissions auparavant. Ce moyen de faire pression sur nos prescriptions et conduites en pouvant arrêter de nous payer. Une médecine libérale qui n'en aurait plus que les inconvénients.

Dans l’indifférence générale, la surveillance et le harcèlement ont déjà commencé : la CPAM convoque et accuse ceux qui font statistiquement trop d’arrêts. Sans se pencher sur la question de savoir pourquoi les patients ont besoin de ces arrêts. Sans se demander si ce patient, à qui on aura refusé un arrêt car on en a déjà fait trop, ira se pendre dans le bois. Sans se demander quel retentissement a sur ces médecins le fait d’être accusé, alors qu’ils essaient de soigner. Et bien sûr, c'est pas ceux qui abusent que ça touche. Parce que ceux qui ont l'arrêt facile ont bien compris que, comme c'est que des stats, ben il suffit de côter plus de consultations, des consultations de 2 minutes pour recopier une ordonnance, des fausses consultations quand il y a plusieurs personnes sur la carte CMU, ben oui plus on fait de consult, plus on diminue son nombre de jours d'arrêt de travail prescrits / nombre de consultations. Moi c'est la nana de la caisse qui me l'avait expliqué. Au lieu de faire des arrêts de 2 mois à mes cancéreux, si je les revoyais 4 fois pour 4 arrêts de 15 jours, c'était plus malin. Bref.

Et comme c’était pas encore assez drôle, la CPAM a aussi envoyé des courriers pour reprocher des instaurations de traitement, à des médecins qui sont sûrs de ne pas les avoir instaurés. Oh ben ça mange pas de pain, dans le paquet yen a forcément un ou deux qui sont “coupables”, ça aussi c’est statistique.

J’ai encore reçu le courrier type m’expliquant que j’avais reçu de leur part 11,50 euros en trop et que j’avais intérêt à leur rendre. C’est pas la somme qui me dérange, c’est la façon de le dire, comme si je leur avais volé.

Et si vous lisez les journaux ou regardez la télé, vous n’avez pas pu passer à côté des attaques régulières de politiques sur les médecins ces nantis qui ne pensent qu’à leur pactole et pas à l’accès aux soins des patients. Je ne parle même pas des libre antennes, alors là c'est florilège.

Tiens, parlons des patients. Parlons de ceux qui engueulent ma secrétaire ou mes confrères si on refuse de nouveaux patients. De ceux qui m’enguirlandent disant que je ne suis jamais disponible pour leur nez qui coule quand l’hiver je fais 50 heures plus les astreintes et qui m’annoncent qu’à cause de moi, ça ne sert à rien qu’ils soient venus puisqu’ils sont guéris quand arrive enfin le rendez-vous ! De ceux qui ne repassent jamais régler le reste à charge. De ceux qui, face à mes rares refus d’écrire “non substituable”,se lancent dans une diatribe à base de “j’ai droit à”, “avec ce que je paie comme impôts, vous vous rendez compte”, “entre vous et le pharmacien, on rêve que les médicaments soient vendus chez leclerc” et “puisque c’est comme ça j’irai voir un autre médecin”. De ceux qui m’ont menacée d’une plainte.

D’ailleurs, pour éviter les plaintes, un de mes maîtres de stage m’avait dit “tu sais, quand t’es trop fatigué, tu refuses les consultations, vaut mieux voir moins de monde, mais les voir bien”. J’étais restée là dessus, ça me semblait logique. Et ben l’autre jour, j’ai entendu un confrère élu ordinal dire qu’on n’avait pas le droit de refuser les consultations, que ça serait attaquable. Ca m’a pas mal déstabilisée, je me suis dit que j’avais le cul entre deux chaises : soit je vois trop de gens, avec le risque majoré de faire une connerie tellement je suis fatiguée, soit je ne les vois pas mais mes confrères ne me soutiendront pas. Autant me pendre avant le procès.

C’est à ce moment que j’ai dû recevoir un mot de l’ARS m’informant que je suis dans une zone “médicale démographiquement fragile”, alors que c’est ce que je répète partout depuis des années, me heurtant à des portes et des “pour le moment ça va, on verra quand ce sera la cata”. Et quand je dis que la cata c’est bientôt, on me conseille de travailler moins. Je. Euh.

Alors voyez, ça fait beaucoup. Et je constate chaque jour que tout est fait pour favoriser les recopieurs d’ordonnance encaisseurs de consultations aiguilleurs vers des spécialistes. La baisse de la démographie médicale voulue par nos politiques, loin de diminuer le budget annuel de la sécu aurait plutôt tendance à l’augmenter. Des consultations plus rapides uniquement pour recopier des ordonnances sans prendre le temps de les nettoyer un peu, des consultations courtes n’ayant pour seul but que l’adressage vers un spécialiste, le système est idiot. Comme personne n’a l’air de trouver ça choquant, c’est que je n’ai rien à faire là.

J’aime vraiment mon boulot. J’aime prendre le temps d’écouter les patients, de leur poser des questions, de les examiner, de faire des petits actes de chirurgie pour leur éviter un aller-retour à la grosse ville et il semble que je sois la seule dans les parages à le faire parce que c’est chronophage, j’aime faire le point et réévaluer la liste de tous leurs traitements, et ce n’est pas inutile car je découvre régulièrement un médicament que ni moi ni celui qui le prend ne sait pourquoi il est là. J’aime tout ça. J’aime entendre “merci d’avoir pris le temps pour moi quand j’en avais besoin”. J’aime énormément mes patients, psychanalysez moi si vous voulez, mais je les aime et ils me le rendent, c’est pas de l’amour vraiment, c’est plutôt une relation de confiance, quelque chose qui nous permet de bosser correctement ensemble.

Je ne sais pas comment font ceux qui m’expliquent que les consultations courtes compensent les longues. Il y a de plus en plus de longues consultations, beaucoup de cancers, beaucoup de dépressions, beaucoup d’insomnies. Pour les autres, je ne parviens pas à faire des consultations pour un seul motif. Parce qu’il y a souvent l’arbre qui cache la forêt. Parce que mon boulot c’est la médecine générale, c’est m’occuper de gens entiers, pas juste des bouts de gens et la fois d’après l’autre bout.

Et il y a quelques mois, quelqu’un a poussé une porte entrouverte. Quelqu’un qui a insisté pour que je réponde enfin au téléphone, luttant contre mes résistances, m’apportant une bouffée d’espoir. Espoir qui s’est transformé en décision. Pas facile à prendre. Celle de partir. Pour cette opportunité-là. Ou pour une autre. Certains jours, je me dis que c’était un coup de tête. D’autres, je me demande si finalement ce n’était pas l’aboutissement de plusieurs années à avoir fait mûrir dans ma tête cette petite phrase que certains m’ont dite dès les premiers jours difficiles de mon installation : “va-t’en”.

Cette proposition comme un petit détonateur, malgré cette immense culpabilité, malgré le sentiment d’avoir échoué, malgré les sourires de certains que quitter me déchirera le coeur, malgré les yeux implorants de Secrétaire de rester, malgré AssociéEnBaskets et nos réflexions, malgré tout.

Mais l’espoir de partir, sortir enfin la tête de l’eau, reprendre sa respiration, pour reprendre pieds, me retrouver. Avoir retrouvé le sourire et n’être plus dans une impasse…

Bon finalement c’est pas seulement la faute de @docteursachs hein (rassure toi choupinet). C’est la faute de tout le monde, et la mienne. D’accord, surtout la mienne.

C’est moi qui ai mal choisi les personnes avec qui travailler.

C’est moi qui ne suis pas capable de travailler à la chaîne, ni porte ouverte, ni au milieu de la salle d'attente.

C’est moi qui ai poussé la porte que d’autres ont ouvert. Et c’est moi qui vais sauter le pas. J’aime pas trop en parler, j’ai l’impression que si j’en parle, tout va disparaître, comme si ça n’avait été qu’un rêve. Hop, avada kedavra.

J’ai envie que le rêve devienne réalité. Oh je me rends bien compte que tout ne sera pas parfait. Mais je suis prête. Ça y est. Je commence à en parler. Je confirme la rumeur, j’essuie leurs pleurs, je dis au revoir, mon bide se serre.

Hier, j’allais faire mes visites, il faisait chaud, et en fermant la porte du cabinet, j’ai pensé “bientôt tu fermeras cette porte pour la dernière fois, bientôt la page sera tournée”.

J’ai regardé le ciel, j’ai respiré très fort. Enfin.

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Rédigé par Fluorette

Publié le 21 Juillet 2015

On dirait...

Ce matin, on dirait qu’on n’irait pas travailler. Parce qu’on n’aurait pas envie d’aller ronchonner en traînant les pieds toute la journée de la salle d’attente au cabinet et du cabinet à la salle d’attente.

Alors on chausserait ses grosses godasses de randonnée en enfilant son sac à dos et on irait marcher dans la forêt. On profiterait de la sensation douce d’être là, comme un pied-de-nez aux habitudes et aux obligations. On écouterait les oiseaux chanter et parfois on tournerait la tête pour tenter d’apercevoir la bestiole responsable du frémissement dans les feuilles mortes au bord du chemin. On traverserait un ruisseau en faisant attention de ne pas déraper sur le petit pont en rondin glissant malgré l’air sec. L'odeur de la mousse et des sapins rempliraient les narines. On penserait qu’il est bien agréable ce chemin, alternant sous les pieds cailloux, tapis de feuilles, herbes et mousses, alternant les sensations d’instabilité et de sécurité. On pourrait plisser les yeux à mesure que le soleil se lève et devient plus lumineux. On sentirait que ça tire un peu dans les cuisses et dans les mollets et que c’est agréable de se sentir vivant. On aurait soif aussi, et on sortirait l'eau du sac, on s'en jetterait un peu, pour rire. Et on profiterait du rire de l'autre en retour.

Et à force de marcher, on découvrirait une clairière, immense, aux grandes herbes qui encercleraient une étendue d'eau. On constaterait que les arbres autour ont été mangés à leurs pieds, par les castors, créant une sorte de sablier caractéristique au bas de l’arbre mais le laissant debout. Alors on s'assiérait dans l’herbe, au pied de l'un d'eux. Ce serait confortable, accueillant comme un coussin. On s’adosserait au tronc pour observer la surface de l’eau, les nénuphars, le reflet du soleil et les quelques nuages et les ridules créées par le passage des canards. En se tenant la main, pour partager l'instant, sans parler. L’air serait tiède et enveloppant, quelques rayons du soleil traverseraient entre les feuilles et chatouilleraient les joues, une petite brise fraîche effleurerait les peaux. On pourrait s’allonger, mettre une herbe dans sa bouche, poser sa tête sur les bras croisés et regarder le bleu du ciel. Ou même juste fermer les yeux, et respirer. Respirer l’odeur de l’herbe qu’on a écrasée, respirer la tiédeur de l’air, respirer…

Bien sûr on pourrait aussi faire ça un dimanche, mais ce ne serait pas pareil. Ce ne serait bon que parce que c’est mardi et que c’est interdit.

Viens, on dirait qu’on ferait le travail buissonnier.

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Rédigé par Fluorette

Publié le 20 Mai 2015

 

Ils se sont rencontrés au bord de la mer, en buvant des mojitos, ils pensent vivre leur vie main dans la main, tant qu’ils sont aussi bien ensemble qu’au premier jour. Ils se sont dit oui.

Ils sont un couple sur six.

Quand elle regarde dans ses yeux, elle voit l’océan, un océan des mers froides, un océan un peu gris-vert, une mer du nord plutôt… Le regarder dormir et passer sa main dans ses cheveux l’apaise.

Ils sont un couple sur six.

Ils voulaient un enfant. Il ne venait pas, le stress sûrement, la fatigue aussi, et puis était-ce vraiment le moment. Mais ça durait alors ils sont allés consulter. Il a rempli des tas de petits pots. Elle a reçu des injections, on lui a beaucoup farfouillé l’intérieur, ça faisait mal. Ils ont reçu de nombreuses baffes. C’est violent d'apprendre son infertilité.

Ils sont un couple sur six.

Elle a eu des envies d’oeufs-mayonnaise et de chips au vinaigre. Malgré cela, elle n’a pas réussi à retenir leur bébé. Oh bien sûr il parait que ce n’est pas sa faute, que l’oeuf n’était probablement pas viable. Elle n’a pas réussi. Elle n’a pas réussi…

Ils sont un couple sur six.

Quand il passe la main sur son ventre, il culpabilise. Il a accepté de la suivre où elle veut aller. Pour travailler plus doucement, pour lui faire plaisir, pour compenser ce qu’ils ont vécu, pour repartir de zéro, ailleurs, loin de l’échec, au calme. Loin des “alors vous avez perdu la recette ?” goguenards. Au fond, il se dit que ce sera toujours moins loin que l'Islande dont elle rêve.

Ils sont un couple sur six.

Certains jours, le ton monte, les cris fusent, des choses horribles sont dites. Des reproches, toujours les mêmes finalement. Comme dans tous les couples, avec une variante, en arrière-plan l’ombre de cet enfant qui ne vient pas, et la recherche d'un coupable.

Ils sont un couple sur six.

Ils vont “chez le psy” puisqu’il parait que “c’est dans la tête”. Ca coûte cher mais est-ce que ça change quelque chose ? On leur dit aussi “quand vous partirez en vacances, vous verrez, ça viendra tout seul”. Il semble que les gens aient tort, ça ne vient pas tout seul. Ils partent beaucoup en vacances pourtant. Partir plus loin ? Sur la lune ?

Ils sont un couple sur six.

Ils entendent que la PMA ce n’est pas naturel ni écologique. Les médicaments contre l’hypertension et le traitement du cancer non plus. Ils attendent de voir si Mamère et Bové feront traiter leur cancer un jour, ou s’ils auront toujours ce grand principe, face au mur.

Ils sont un couple sur six.

Elle lit sur le site d’un médecin connu qu’“Il y a plus de couples pressés que de couples infertiles”. Elle se sent maltraitée, insultée, blessée. Cinq ans qu’ils attendent. Pressés… Cinq ans, ça va, c’est pas trop pressé ? Il est écrit aussi qu’il faut adopter pour se retrouver miraculeusement enceinte, elle pleure à lire tant de conneries.

Ils sont un couple sur six.

Ils en parlent peu autour d'eux. Mais finalement toujours trop. Ca n'intéresse pas les autres.

Ils sont un couple sur six.

Ils regardent courir et crier les enfants des autres. Et après ils savourent le silence en se disant qu'ils ont peut-être finalement de la chance. Ils se demandent s’ils finiront leur vie à deux, avec ou sans enfant. Ils se demandent s’il ne faut pas respecter cette maladie, et apprendre à vivre avec. Apprendre à vivre avec ces questions et ce poids sur les épaules. Apprendre à vivre avec la décision d’avoir arrêté les ICSI. Douter. Apprendre à vivre à deux, sans espoir d’être un jour trois.

Ils sont un couple sur six.

Ils n’ont pas besoin d’entendre que c’est dans leur tête ni qu’on leur raconte les bébés-miracle des autres. Ils n’ont pas besoin de vos bons conseils. Ils n’ont pas besoin des blagues leur proposant de leur montrer comment faire.

 

Ils sont un couple sur six. Ils sont malades. Ils sont fragiles. Ils s’aiment. Ils pleurent parfois. Ils rient souvent.

 

Regardez autour de vous. Un sur six. Vous en connaissez. Ils souffrent. Prenez soin d’eux. Serrez-les juste dans vos bras.

 

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Cette semaine est la semaine de l’infertilité.

Si vous souhaitez vous informer, le collectif bamp travaille beaucoup : http://bamp.fr/

Le site de fiv france est plus technique mais bien utile : http://www.fivfrance.com/

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Rédigé par Fluorette

Publié le 6 Mai 2015

Comme souvent, il restait des médicaments chez Marie et les ordonnances pour les infirmières sont encore valables. Elle avait juste besoin de me voir, de parler, de sa famille qui ne vient pas, de cette maladie qui la ronge, de me montrer des photos, de poser sa main sur la mienne, de rire.

C’est beaucoup de temps passé alors qu’aujourd’hui, entre les rhumes, gastros et autres décompensations cardiaques et douleurs thoraciques, je ne parviendrai pas à rentrer à la maison avant 21 heures...

Quand elle referme l’album, je lui dis au revoir et à bientôt, elle demande si elle peut m’appeler si ça ne va pas, comme chaque fois. Bien sûr que c’est possible. Le savoir la rassure.

Je sors de la maison, je balance ma mallette au bout de mon bras, je peste comme chaque jour sur l’âne mort qu’elle contient. Je sors les clés de ma poche, le bip sonne, j’ouvre le coffre, je jette la mallette et son âne à l’intérieur en pensant au jour où j’aurai une tendinite d’épaule. Et quand je ferme le coffre, je vois tomber le premier flocon.

Je le regarde descendre jusqu’au sol, s’y poser puis fondre.

Je lève les yeux vers le ciel, d’autres tombent, d’abord épars, puis de plus en nombreux.

C’est l’instant magique. L’instant premiers flocons.

Cet instant où le temps s’arrête, où on reste immobile, peu gêné par le froid qui semble s’intensifier brutalement et qui picote les joues, fasciné par les alentours qui deviennent flous, par la multiplication d’un flocon en multitude de flocons, le blanchiment du sol et des branchages effeuillés, apaisé par le sourire qui monte aux lèvres, le silence aux alentours. On n’entend aucun chant d’oiseau ni tracteur au loin. On tend sa main nue et on regarde l'eau qui semble se créer quand un flocon la touche. L’hiver a lancé les hostilités et on aimerait se rouler dans un plaid devant la cheminée en soufflant sur un chocolat chaud dans lequel on aurait mis quelques gouttes de Cointreau en regardant dehors la neige tomber…

L’instant magique. L’instant premiers flocons. La terre s’est arrêtée de tourner.

Et puis je me réveille brusquement, un frisson me parcourt le dos, l’instant magique est terminé.

Et même si je grommelle parce que ça ne va pas simplifier la fin de la journée, il y a quelque chose de différent, la lumière a changé, l’air est différent, le poids sur mes épaules est moins lourd. Le premier flocon est tombé.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié le 22 Avril 2015

J’avais oublié l’angoisse du dimanche soir, celle qui prend au ventre et coupe l’appétit, celle qui fait pleurer, qui tourne dans la tête, qui empêche de s’endormir et qui réveille souvent.

J’avais oublié comme ça peut être déstabilisant de se couler dans les murs et la façon de travailler de quelqu’un. La crainte que ça ne passe pas avec la secrétaire. L’appréhension des premières heures, et la peur le soir suivant d’avoir mal fait avec les patients, appréhension majorée par le fait que ce soit ceux d’un autre, la trouille du regard de l’autre sur mon travail.

Comme ça peut être inconfortable de s’asseoir dans un fauteuil qui n’est pas le sien. Travailler sur un clavier qwerty. Chercher la solution hydroalcoolique. Ne pas pouvoir circuler autour des patients pour écouter leurs poumons. Lutter pour allumer l’otoscope. Avoir chaud, chercher la clim, ne pas en voir, baisser le volet finalement. Ne pas savoir à qui adresser, si le remplacé adresserait. Supporter les regards suspicieux, les lapins, les remarques sur mon accent. Sourire aux “merci Docteur” à la fin.

 

Je ne me souvenais pas que c’était si difficile de ne pas être “chez soi”...

Ma mémoire n’avait peut-être conservé que les meilleurs moments. Ou alors je vieillis et je ne m’adapte plus aussi facilement. Ou alors depuis le temps, j’idéalise mon activité d’avant, celle qui ne semble avoir que des avantages. Ou alors je me suis mis un peu trop de pression, vis-à-vis de ce que représentait cette semaine pour l’avenir.

 

Et pourtant.

Comme c’est agréable de venir travailler en sweat à capuches ou en T-shirt décoré d’une tête de mort, avec des Crocs aux pieds, sans perdre ma crédibilité. De voir des comptes bancaires toujours positifs. De pouvoir commander le matériel que je veux. D’accrocher ce que j’aime aux murs. De choisir les affiches de la salle d’attente. D’être celle qui décide. De pouvoir râler auprès de la secrétaire à propos du planning. De presque savoir à quoi m’attendre le matin en arrivant. De pouvoir me lever et ouvrir la porte pour leur dire de partir quand ils dépassent les bornes. De tisser des relations de confiance petit à petit. De discuter des PSA, du cholesterol, des dépistages sans qu’un autre casse du bois sur mon dos par la suite. D’avoir fait les liens dans ma tête entre les membres des familles. Et le plus important, d’avoir gagné leur confiance.

 

J’avais oublié les mauvais côtés. Pourquoi je m’étais installée.

Comment peut-on remplacer des années...

Comment vous faites ?

 

Merci à celui qui m’a permis de voir ailleurs, de me souvenir, de prendre l'air. Et ne te méprends pas, c'était super. :)

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Rédigé par Fluorette